OÙ TEND LE PROSÉLYTISME SPONTANÉ DE L'ACTION
sa force; car souvent elle est d'autant plus influente que la réflexion n'y intervient pas, et que, dès lors, on ne peut se mettre en garde contre elle. Voilà pourquoi la véritable action qu’on exerce sur les autres n’est pas toujours celle dont ils s’aperçoivent. C’est ainsi que l’éducation doit surtout sa puissance à l’invisible réseau dont elle enveloppe les facultés naissantes, à la muette inspiration qu'elle met au cœur du jeune homme en lui persuadant que ses pensées viennent toutes de lui, à la silencieuse habitude dont elle pénètre son jugement et son caractère.
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Deux points semblent établis. — L'action humaine tend à revêtir un caractère universel et à devenir une vivante propagande. — L'influence de l’œuvre opérée s'exerce par des voies multiples; elle se répand; mais pour se répandre et en se répandant, elle transforme et ressuscite d’une façon toujours originale l'intention première. — Il se présente donc un troisième problème à résoudre : est-ce que cette transformation féconde de nos pensées et de nos œuvres en d’autres agents rentre elle-même dans notre primitive ambition? Que voulons-nous de ce que font les autres sous notre inspiration? Où cesse la coaction et où commence l’adhésion d’un libre concours? Comment faire un partage entre ce qui se rattache vraiment à l'initiative de l’auteur et ce qui est l'opération propre du coopérateur? Où tend ce besoin d'être vu, compris, imité?
L'action est une fonction sociale par excellence. Mais préeisément parce qu'elle est faite pour autrui, elle reçoit d'autrui un coefficient nouveau et pour ainsi dire une réformation. Agir c'est évoquer d’autres forces, c’est appeler d’autres moi. Y a-t-il encore là un secret dessein du vouloir?
Quand j'agis sur des forces brutes, c’est d'ordinaire une modificetion foncière de mon acte que j'attends de leur opération. Pour obtenir la combinaison chimique dont il a besoin, l’industriel fait appel à des énergies dont il ignore la nature profonde; il provoque une réponse qui paraît entièrement différente de son initiative personnelle; il ne remarque même pas que, s’il apporte une idée à la production commune, il en reçoit une aussi du dehors, et que, si ces agents étrangers lui fournissent une matière,
lui aussi sert en quélque façon de matière aux puissances dont il réquisitionne le concours. Il oublie volontiers ce qu’il y a de luimême dans son œuvre; il ne paraît pas être ce qu’il fait. — Mais à mesure que les forces concourantes à l’œuvre commune sont douées d’une spontanéité plus consciente, la nature de la coopération semble changer. |
Quand j'agis sur d’autres esprits par l’enseignement, ou si je donne un ordre, c’est ma pensée même que je prétends retrouver comme mon.œuvre en autrui; je veux que l’action de mon disciple ou de mon ouvrier se calque sur la mienne; je demande que leur initiative se soumette et se substitue à mon opération. Je leur transmets tout ce que je puis de mon activité propre, pour
que leur‘production soit identique à celle que je rêve ou que j'obtiens moi-même. (est une conformité parfaite à mon dessein, c’est un redoublement complet de ma vie intime que j'attends d'eux. Je suscite un autre moi. Et c'était bien à ce terme que, dès le début, tendait mon action : car si toute œuvre recèle une force latente d'expansion, qu’y a-t-il de plus naturel que ce besoin de revivre en d’autres, ce besoin de disciples, ce besoin d’auxiliaires capables d'opérer pour nous comme nous? — Il semblait tout à l'heure que j'attendais des forces brutes une originalité d’action; il semble maintenant que je demande aux forces intelligentes une passivité d'imitation et d’obéissance.
Et pourtant, de part et d’autre, ce que je cherche vraiment c’est un complément de moi-même, mais un complément de plus en en plus semblable à moi, actif lui aussi, capable d'initiative, tel enfin que je suis moi-même par rapport à lui. Que l’apparente inertié du disciple ne fasse point illusion : le: vrai maître sait se rendre passif et s’effacer pour que l'enfant découvre ce qu’il apprend; être l’élève de son élève, c’est la seule façon de lui procurer cette vie dont aucun homme n’allume la clarté au fond des consciences. Hominibus non imperalur nisi parendo. Il est naturel de souhaiter que les autres se conforment à nous. Et dans cette parfaite conformité des âmes, il est naturel de souhaiter que chacune conserve sa parfaite initiative.
Aussi, pour toute pensée ardente à se communiquer, quelle lutte entre l’impétuosité d'une conviction impérieuse, et le respect de toutes les pudeurs intimes! On souhaite de se mettre tel qu'on est en tous ; et on veut se retrouver autre en chacun. On répand ce qu’on a de plus précieux, on se livre soi-même; et des