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INDÉPENDANCE ET SOLIDARITÉ DES COOPÉRATEURS

enseignements semés il ne reste rien d'apparent; mais c’est parce que le £c'un est comme perdu dans le sillon que personne ne peut plus l’en ôter et que la moisson se prépare. Contradictions apparentes des désirs humains : nous voutons que les autres soient nous et nous voulons qu’ils restent eux.

Mais ce n’est qu’un même désir : nous répandre et nous accroître. Et voilà comment ces deux propositions qui semblent opposées sont également justifiées. — 1° L'influence de notre action est virtuellement infinie. Elle enveloppe tous les effets particuliers qui en sont les suites. Et, soit que ces conséquences se produisent, soit qu’elles ne se produisent pas, elle en est grosse, elle en demeure chargée. — 2° Là où il y a décision intentionnelle, le complice, quelle que soit l'influence subie, reste responsable de ce qu’il a nettement discerné et délibérément résolu. La loi le punit comme l’auteur principal, et c’est fondé en raison. Chacun fait comme s’il agissait pour soi seul; et chacun fait comme s’il agissait en l’autre et par l’autre.

C’est ainsi, par exemple, qu’un écrivain dont les livres ont corrompu des milliers de lecteurs sera tenu responsable de tous les germes qui, répandus, ont grandi ou auraient pu se développer dans les consciences, sans que cependant, dans son centre le plus intime et dans son indépendance foncière, il cesse de se gouverner, de se pouvoir changer, d'opérer sa propre destinée. L'idée qu’on souhaite de distribuer aux autres leur est donnée sous une forme nécessairement symbolique : c’est dire qu'il y a un travail d’élaboration, indispensable chez le destinataire, pour pénétrer sous l'écorce et retrouver l'esprit dans la lettre; et c’est là en même temps la sauvegarde de notre spontanéité et de la sienne. Quoi de plus prodigieux, à la fois, que l'impénétrabilité d’une âme réfractaire aux influences qui l’assiègent, et que la fécondité des moindres semences dès qu’elles ont pris racine ! L'organisme n’est atteint par. la contagion que s’il porte en lui le germe morbide. Mais, quoique les mêr1es semences ne croissent pas de même dans les divers esprits, grâce pourtant à ce qu’il y à d’impersonnel dans l’œuvre et de commun entre ies différents sujets, le caractère individuel d’une pensée, d’un désir, d’une intention peut être comme greffé et nourri par une sève étrangère : les fruits cueillis sur ce nouveau plant, bien que puisant leur aliment ailleurs qu’en leur origine, en garderont la saveur et la nature.

Ainsi s’explique-t-on et la nécessité de l'expansion, et les moyens de l'influence, et le sens même de cette fécondité qui fait des actions humaines comme une perpétuelle semaille. De ma volonté à la volonté d’autrui, à travers l’exécution matérielle et les phénomènes sensibles qui précèdent et préparent la régénération spontanée de ma pensée dans une conscience étrangère, il y a un processus double et inversement symétrique. Car, après que l’acte s'est propagé de ma résolution jusque dans le corps du signe, il remonte, en sens opposé, mais par une voie analogue, jusqu’à la vie réfléchie de mon témoin pour en solliciter une initiative et comme une complicité. Mon intervention, quelque impulsion qu’elle lui imprime d’ailleurs, lui apparaît comme un motif d'action, mais sans enchaïner son choix. Il est à la fois vrai que j'’agis en lui et que seul il agit en soi.

C’est donc en raison de la portée universelle de l’action que l'influence est possible, et qu’il y a, dans le monde des consciences, filiation et transmission. En fait, l'intention que j'ai délibérément mise en pratique est érigée en maxime universelle. Quelles immenses conséquences le petit germe de vie subjective déposé au cœur de l’action ne recèle-t-il pas, étranger qu'il est aux lois du temps et de l’espace, aussi vivant et contagieux et salutaire, mille ans après ou à mille lieues de distance qu'au point ou à l'instant de sa première production, capable de garder toujours parmi ses renaissances et ses métempsycoses l'empreinte de son auteur et la marque de son origine!

En passant à l'action, l'intention a inauguré un exode et comme une « procession » au sens alexandrin. L'œuvre qu'elle constitue marque un degré nouveau d'expansion, et, sous le phénomène qu'elle insère dans le déterminisme universel, s’est révélé le besoin et le vœu intérieur de la volonté : car où elle tend, c’est à se répandre, à se présenter au dehors sa propre image, à rencontrer d’autres consciences, à faire de son œuvre extérieure le spectacle de la raison et la pâture commune des esprits, à animer de son inspiration tout ce qui l’approche. N'est-ce point en effet la fidèle traduction de cet instinct secret, que l’ardeur de l’adolescent prêt à se donner à tout, à se dévouer, à s’épancher, comme s'il ne lui en coùûtait rien et comme par un égoïsme dont la naïveté et la sincérité même l’emporte au delà des étroitesses de sa vie personnelle? N'est-ce point aussi la marque de cette envahissante et accaparante ambition, que ces élans de géné-

re.

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