LE BESOIN DE L'UNION RÉELLE ET TOTALE
rosité, cette confiance parfois présomptueuse, ou ces découragements mélancoliques d’une âme juvénile qui croit aimer beaucoup parce qu’elle aspire à être beaucoup aimée et qui souffre de ne pas l’être assez, parce que c’est elle qui n’est pas encore assez aimante ni assez désintéressée?
Mais sous ces rêveries de l’adolescent, si pleines de tendresse qu'il s’y sent comme fondu et répandu ainsi qu’un flot d'huile, doux à tous les cœurs, ambitieux de génie, d’honneurs et de souveraine puissance afin de couler plus impétueusement; sous la passion de l'artiste qui souhaite de voir sa gloire s'épanouir comme de sourire aux lèvres ou l’aurore au ciel; dans l’ardent prosélytisme d’une âme qui meurt d’illuminer les âmes, partout où la surabondance du cœur cherche à s’épancher, c'est un besoin nouveau et plus profond qui se fait entendre. De tout ce que sont, font et donnent les autres, il semble que nous ne faisions plus aucun cas si nous ne les avons eux-mêmes.
Où se mesure le rnieux et la force et l'impuissance de l’action d'influence, où commence à paraitre la nécessité d’une coopération plus intime, c’est dans l’œuvre de l'éducation. Quels résultats inespérés parfois quand on sait manier et péirir et exercer l’âme malléable et agissante de l’enfant! Mais aussi que ne donnerait-on pas, souvent sans y réussir, pour vaincre d’invisibles résistances, abattre ces barrières qu’on ne heurte nulle part et qu’on devine partout, allumer une étincelle, se verser tout entier et toucher en vérité ceux qu’on a devant soi, les veux dans les yeux, et dont on se sent séparé sans remède! La fatigue du maître n’est rien au prix du bien qu’il éprouve à être mieux goûté de ses nourrissons, à les intéresser un peu davantage, à faire monter en eux une clarté nouvelle et une plus haute conception de la vie. Qu'on n’estime pas cette ardeur de prosélytisme étrangère à la communication du vrai : c’est l’âme de l’enseignement, parce que c’est tout un d’aimer la vérité et d'aimer les intelligences; de la connaitre et de vouloir la répandre; de la chercher en soi et de la susciter en autrui; d’en vivre et d’en faire vivre les esprits. Ainsi le maitre et le disciple s’unissent-ils l’un à l’autre sous l’ascendant et dans un réciproque amour d’une même et commune vérité. C’est parce que la science est indigène en chacun et impersonnelle en tous qu'elle peut lever et fructifier sous l’excitation de la parole enseignante. Mais aussi ce levain est nécessaire, parce que la vérité n’est vivante, aimanle et aimée que
dans un vivant esprit, c’est d’une personne qu’elle nous devient personnelle, Ce serait amoindrir le rôle du maître que de voir en lui un stérile accoucheur des intelligences : il apporte la vie et l’amour; et la communication des pensées est une image de l'union qui féconde les corps, cu.
‘ Mais ces exigences mêmes ne sont-elles pas contradictoires? Quand j'agis sur les forces aveugles, je puis d’ordinaire obtenir par coaction une soumission totale; elles m’'appartiennent. Elles, c’est encore moi. À mesure que ces serviteurs dociles s’éveillent à la spontanéité, ne s’élèvent-ils pas aussi pour l’insubordination *? Et quand je veux avoir à faire avec d’autres moi-même, est-ce que la coaction ne disparait point pour faire place à l’originalité indépendante d’une raison et d’une liberté? Étranges conditions à concilier : je veux que mon partenaire soit aussi distinct de moi que je suis de lui; et je veux que son autonomie suive ma loi. Il me faut avec lui une union pleine, sûre et parfaite, sans que l'unité, sans que la dualité soient sacrifiées l’une à l’autre.
Sera-t-il possible de résoudre ces difficultés? — Oui; et peutêtre même verra-t-on que c’est là où l’intime pénétration des volontés semble chimérique, que l’unité devient le plus réelle et le plus efficace. Car ce n’est plus seulement d’actes venus de sources séparées pour converger en une œuvre commune ni de coaction ou d'influence qu’il s'agira; c’est d’une union active, et féconde elle-même. Les actes ne naîtront plus d'origines distinctes; ce ne seront pas les simples moyens d’un rapprochement et les résultats d’une coopération. Issus d’une double et unique source, ils surgiront des vies et des libertés fondues ensemble.
L'action n’est pas au terme de son expansion naturelle : elle va constituer les différentes sociétés dont l’homme devient le membre, mais qu’au fond il soutient et qu’il enveloppe de son vouloir personnel. Il semble étrange que l'union féconde des volontés fédérées soit comprise dans une seule et même volonté; et pourtant c’est ainsi. Bien plus, ce besoin de solidarité s’étend au delà de l'humanité, jusqu’à une liaison effective de l’homme avec l'univers; il s'étend au delà de l’univers, non plus jusqu’à ce qui est, mais jusqu’à ce qui doit être et jusqu'à ce qu’on voudrait qui fût; plus loin encore, il va jusqu'aux chimériques satisfactions d’une autolâtrie déguisée. La volonté épuise tout, invente tout, admet tout, même l’impossible, pour se suffire et se contenter : elle n’y réussit pas; et cette prétention même est contraire à son vœu le plus intime. Il restera à le voir.
CHNOQUTÉÈME ETAPE