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L'ÉVEIL DU SENS SOCIAL

d'artificiel en cette première société, type et origine de tous les autres. Il reste à voir que la famille sociale et la famille humaine sont également conformes au dessein de la liberté, et que, si amples que soient ces vies composées, elles rentrent, elles aussi, dans le plan toujours élargi de l’action volontaire.

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IL. — Pour l'enfant, il n'y a vraiment qu'une famille, la sienne; elle lui semble incomparable, unique; et les autres n’existent que ‘dans la mesure où elles se rapportent à elle seule, ou plutôt elles n'existent pas encore. C’est donc dans cette enceinte étroite qu’il apprend à connaître d’abord d’autres vies que la sienne, des vies qui sont encore à lui, et qu’il ne distingue presque pas des intérêts de son égoïsme naïf; car il.ne se trompe guère en se faisant comme le centre de ce petit monde qu'il anime de sa présence. Là, il fait vraiment l’apprentissage du nôtre et du nous; c'est par là qu'il parvient à la conscience, à la volonté, à l'amour dévoué d’une société plus ample; qu'on le remarque d’ailleurs, l'accès à la vie sociale suppose plutôt les sentiments filiaux ou fraternels que l'affection conjugale. Et c’est parce que la famille est un groupe fermé et exclusif qu’elle sert ainsi d'école préparatoire à la vie collective dont elle est l’unité élémentaire : étant close, elle concentre et achève le sentiment de mutuelle affection, avant qu'il se transporte ensuite, tout autre il est vrai, dans un milieu plus large, mais également clos, la cité ou la patrie.

C’est un instant décisif, dans l’histoire de la pensée et du cœur d’un enfant, que celui où il s'aperçoit nettement que lui, c’est-àdire sa famille, n’est pas seule sur la terre; qu’il y en a d’autres comme elle; que tous les intérêts du monde ne tournent pas autour de ce centre unique; qu’il existe d’autres gens capables d’avoir aussi leurs affections, leur horizon distinct, leur vie séparée. Sans doute il le sait déjà, avant de le sentir ainsi; mais au lieu de considérer les hommes pour ainsi dire du dedans, en leur prêtant son propre besoin d’être un centre de perspective et d’action, il ne les voyait encore que du dehors sans réalité intime. Enfance heureuse, et qui permet un plus riche épanouissement du cœur, en se prolongeant pour les natures aimantes et dans les familles exceptionnelles où l'illusion que personne n’est

semblable à ceux qui entourent le foyer domestique est plus légitime; jusqu’au jour où, par une révélation inattendue qui s’accomplit, en chacun, par une voie différente, le cœur meurtri, mais attendri et élargi, se répand sur d’autres maisons et embrasse d’autres vies. L’adolescence commence, alors que pour la première fois on peut, comme Tolstoi grandissant, s’adresser à soi-même ces questions encore enfantines : « De quoi tous ces gens peuvent-ils être occupés puisqu'ils ne font aucune attention à nous et ne connaissent même pas notre existence; comment et de quoi vivent-ils; comment élèvent-ils leurs enfants; leur font-il faire des leçons; les laissent-ils jouer; comment les appellent-ils? »

Ce serait une erreur d’imaginer que, en s’agrandissant peu à peu, le cercle du foyer domestique se reforme autour de lPautel de la patrie. Ni dans la constitution historique des peuples, ni dans l'éveil de chaque conscience individuelle, le sentiment national n’apparaît ainsi, parce qu'en effet, tout au. fond de nos affections, la patrie est autre chose qu’une famille accrue, et parce que le mouvement d’où procède l’organisme moral de Ia cité est entièrement original. Sans doute, c’est à la famille que la nation emprunte ses membres; mais, comme dans une combinaison chimique où les éléments, quoique présents, sont transfigurés dans l’unité nouvelle du composé, la vie individuelle, la vie de famille, sans perdre leur naturelle vigueur, sont transformées dans le cœur de la nation où elles s’abritent. Pour étudier la société, ce n’est donc pas des éléments qu’il faut partir; c’est du groupe même. Comment se forme un peuple? pourquoi les hommes sont-ils amenés à mêler leurs pensées et leurs affections au sein de la grande communauté sociale? pourquoi, ce caractère

d’une unité délimitée et cette clôture des frontières? comment la.

volonté profonde de chacun produit-elle cette extension restreinte, de manière à ratifier à la fois l'ampleur et l’étroitesse de la vie nationale? là est vraiment la question.

Si le lien qui unit les membres d’une même patrie n’est plus de même nature que celui dont la famille est enveloppée et nouée, ce n’est donc point par une extension des rapports domestiques et des liens du sang que s’explique la solidarité des citoyens. Qui ne sait combien ces relations de la famille se desserrent promptement; et combien même, non contentes de s’amortir, elles se tournent aisément en hostilités et en aigreur! Dans le corps de la nation entière, circule une même vie et une même

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