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QU'EST-CE QU'UNE NATION

volonté, comme dans un organisme unique dont toutes les parties semblent liées par un mutuel rapport de finalité. C’est donc dire que; si la famille est l’élément social, la nation n’est pourtant pas un simple rayonnement et comme un prolongement de la société domestique; car elle forme une synthèse pour ainsi dire homogène, du plus proche parent au plus lointain compatriote ; en sorte que c’est aux parties éloignées, comme aux frontières du corps, que réside la sensibilité la plus vive. Et ce qui prouve bien que la patrie est un organisme distinct, c’est que le rayon qui part de la volonté avide de s’étendre, au lieu de se propager au delà des limites de la cifé, commence par s’y réfléchir et par revenir sur lui-même comme s’il avait rencontré le terme où il tendait. Le patriotisme précède le sentiment de l’humanité et dépasse les affections de famille, comme une synthèse originale et définie entre deux. Il semble même parfois leur être contraire.

À quel besoin répond cette construction de l’unité nationale, et cette enceinte de la patrie? — On s’expliquerait le cœur à cœur, dans l’intime échange de deux vies qui se pénètrent et en échauffent d’autres à leur foyer. On s’expliquerait le tous à tous, dans l’immense fraternité des affections apprises au centre de la famille. Mais comment, dans l'intervalle, trouver place et justification pour cette fédération déjà générale, mais restreinte encore, qui forme une nation? N'est-ce là qu’une construction artificielle? et comme le prétendait naguère un cosmopolitisme envahissant, n’est-ce qu’un préjugé destiné à disparaître, une superstition séculaire, une étroitesse d’esprit et de cœur? Ou bien cet amour jaloux du pays se fonde-t-il sur une volonté profonde, sur un besoin naturel et durable de notre humanité?

Sans doute il est délicat de déterminer ce qui fait la patrie. Ce n’est pas seulement la famille agrandie, la race ou l'espèce commune, ni la configuration d’un même sol, ni l’avantage d’un même climat, d’un même type, d’un même langage, d’une même loi, d’une même tradition; car, outre que certains peuples n’offrent pas ce concours de circonstances favorables sans cesser d’être uns par la sympathie et le dévouement de tous à tous, ces conditions n'ont trait qu'aux modes extérieurs de l’activité humaine. Or la vie sociale n’est pas seulement un échange réglé d'intérêts; elle n’est pas bornée aux phénomènes économiques ; elle ne demeure pas étrangère à l'intimité des affections et neutre

dans le domaine réservé des consciences. Tant qu’un peuple n’est pas un par la pensée, ce n’est pas un peuple, mais un conflit équilibré d’appétits et de convoitises. Le tout, pour lui, n’est pas de garder ou de reconquérir l'intégrité de son sol. La cohésion matérielle et la solidité extérieure d’une nation n’est qu’un effet dont il faut découvrir la cause dans la volonté de chacun de ceux qui la composent : car, pour qu'elle soit vraiment une synthèse homogène et un organisme vivant, il faut que l’action individuelle embrasse en quelque façon l’action commune; il faut que le peuple entier se meuve pour ainsi dire-dans le cœur et l’amour H dévoué de chaque particulier; il faut que le citoyen, participant à l’autorité comme à l’obéissance, ait une volonté qui coïncide j

avec l'expansion collective, et qui fonde perpétuellement la synergie nationale.

C'est donc dans l'intimité de la vie personnelle qu’il faut, ici comme partout, chercher le secret de la vie sociale, en nous demandant comment nous sommes amenés à vouloir l’enceinte de la cité, les frontières inviolables de la patrie. Pourquoi ces sociétés partielles qui, dans l’espèce humaine, forment comme des individualités composées, chacune avec sa physionomie propre et son caractère défini”? :

Quelque agrandie que soit l'action, c’est toujours la même |

volonté qui en anime tout le déploiement et qui s'étend pour se | retrouver mieux elle-même après chaque nouvelle sortie. C’est-àdire que le mouvement centrifuge n’a son sens et sa raison que par le mouvement centripète qui rapporte au vouloir primitif ce qu'il souhaitait d'atteindre, précisément parce qu’il ne l’avaitet parce qu’il ne l'était pas encore. Le premier soin de la volonté, si ample déjà qu’on la suppose, c’est, après toute conquête, dese fortifier et d’exclure d’abord cela même qu’elle est destinée plus tard à gagner. Elle ne s’ouvre que pour absorber et se refermer. Il semble qu’on ne veuille pas d’abord tout avoir, afin de mieux sentir ce qu’on possède et pour qu'on ait encore, hors de soi, à s’enrichir. Ce que l'individu ne peut prendre ou garder à soi seul, il le saisit, il le retient, il l’assimile par le puissant organisme de la cité. Mais, pour savoir qu’il le tient, pour jouir de son extension nouvelle, il faut qu’il repousse, au moins provisoirement, ce qu’il n’a pas encore absorbé dans sa vie.

Ainsi le charme, la force, l’incomparable enlacement du lien conjugal, c’est qu’il exclut de l’étreinte amoureuse tout l’univers :

La

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