L'ORIGINALITÉ DÉFINIE DE CHAQUE SYNTHÈSE SOCIALE
union qui n’a son prix qu’en isolant ceux qu’elle prend, en face de la multiplicité environnante; union dont la réalité concrète et vivante, c’est d’être une abstraction et comme une protestation contre la banalité de la foule. Pour le sentiment national, il en est tout ainsi. On ne forme pas un concert avec un seul son; pour qu'il y ait une société humaine il faut qu'il y en ait plusieurs, chacune ayant ses accidents individuels ou sa différence spécifique.
La pluralité des cités est analogue à la pluralité des personnes, à la répétition particulière de la même vie et de la même volonté commune, chacun l'ayant toute en soi. Et, comme la nature aime à multiplier, en les variant, les échantillons d’un même type, les actions humaines l’imitent en ce point; ou plutôt, de même qu'un mouvement sincère de la volonté nous a portés à désirer qu’il y ait hors de nous une ou plusieurs volontés qui s'unissent et s’identifient à la nôtre tout en demeurant distinctes, ainsi nous voulons et qu’il y ait une cité et qu’elle soit limitée et qu'il y ait hors de ses frontières un monde étranger.
L'unité de la patrie, à l'exclusion de toutes autres sociétés, n’est donc pas un état transitoire et artificiel. C’est un sentiment naturel que cette fierté du citoyen qui met son pays à part et audessus des autres. De même que chaque conscience garde en elle le secret de ce qui la rend unique et incomparable, chaque patrie, vue et aimée du dedans, revêt un charme auquel il faut que les étrangers demeurent étrangers. Ou plutôt il n’y a qu’une patrie pour chaque homme, et ce nom n’a point de pluriel.
Ainsi le caractère toujours singulier de la vie doit se retrouver dans la science sociale, pour qu’elle soit une science. Omne individuum ineffabile. La vraie raison d’être de l’histoire, c’est de définir l'originalité de chacune des synthèses vivantes qu’a engendrées le mouvement de la vie générale : par là, elle se rattache solidement à toutes les sciences, déjà mieux constituées, qui déterminent l’enchaîinement des faits et l’hétérogénéité des êtres qu’elles étudient. C’est une évolution d’ensemble qui crée les races, plus æencore que les races ne contribuent à la formation des nations. Comment différents cas d'équilibre défini s’établissent-ils? et quel
est le génie unique, l’œuvre propre, l’organisation incomparable,
la physionomie entièrement neuve de chaque nation? voilà le problème historique. Qu'on ne parle donc point, sous prétexte d’impartialité scientifique, de faire abstraction des sentiments qui font
battre le cœur d’un peuple : l’histoire la plus vraiment patriotique est la plus vraiment scientifique. *
Chaque peuple a donc comme une idée et un sentiment à faire vivre dans le monde; c’est sa raison, c’est sa mission, c’est son âme. Ame mortelle; âme mourante parfois, faute d’action commue ; âme capable de résurrection; âme impérissable si la pensée dont elle vit est de celles qui touchent aux intérêts permanents ou à la conscience sacrée de l’humanité. Tel peuple, dispersé et comme décomposé, garde, par l’idée dont il a le dépôt et qui s’est tissée dans sa chair, par la foi qui l’inspire et dont l’ardeur s'est mêlée à son sang, une indestructible vitalité : si meurtri qu’il soit, il porte dans ses flancs déchirés une puissance infinie de régénération. La grandeur et la durée des peuples tient au rôle qu'ils ont à jouer; à chacun son œuvre. Chacun, comme un organe dans le grand corps de l’humanité, absorbe la pensée des autres nations selon son propre génie, et la rend à la circulation comme une nouvelle richesse, différente en chacun et commune à tous.
Non que ce développement historique des nations et des races s’accomplisse avec l’infaillible spontanéité de l'instinct. Il ne s’agit point seulement de cette vie confuse qui végète au sein des masses populaires. L'histoire humaine n’est pas, au sens étroit du mot, une histoire naturelle. C'est-à-dire qu'outre les forces indistinctes qui meuvent les grands courants humains, la réflexion et la liberté sont des puissances originales, capables de pénétrer profondément, comme des facteurs essentiels, dans la destinée des peuples. Causes perturbatrices ou salutaires, promouvantes ou dissolvantes, les pensées et les actions réfléchies, les institutions et
les révolutions, même par ce qu’elles ont d’arbitraire, exercent.
une influence certaine sur la marche des sociétés. Autant il est superficiel de croire, sans réserver la part des causes anonymes, que les gestes, les paroles et les décrets des acteurs principaux mènent le monde, autant il est faux de négliger ce qui se passe dans la région des conseils délibérés, des événements distincts et des caprices même. Une méthode historique qui, sous prétexte de ne point sortir des vivantes réalités, exclut, comme de simples résultats abstraits, les codifications artificielles et les théories des légistes, tombe dans la même faute qu’une psychologie pour laquelle l'acte conscient n’est, par rapport à ses conditions élémentaires, qu’un surcroît inutile.
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