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LE SENTIMENT DE L HUMANITÉ

en soi comme une nation entière et de ne faire qu'une âme avec elle; l’homme aspire, pour ainsi parler, à épouser l’humanité même et à ne former avec elle qu’une seule volonté.

La vie individuelle tend donc à s'identifier à la vie universelle ; ou plutôt, c'est cette volonté générale et impersonnelle qui De se concentrer en chaque conscience. L'idée même d’un progrès ou d'une évolution est la preuve de cette solidarité grandissante : tant que les générations et les individus se sont jugés indépendants, il a semblé que le monde vieillissait en dépérissant. Il le ble sans doute encore. Mais, en comprenant davantage que

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l'humanité est comme un seul horñie qui ne ne meurt pas, nous acquérons ; aussi de plus en plus le sens d’une croissance et d’une union réelle. Ainsi le progrès même de la vie sociale développe dañS TES Esprits un sentiment nouveau de « l'humanité », un sentiment qui, presque inconnu dans l'antiquité, quoi que témoignent certaines actions exceptionnelles ou quelques vers de poète, a pris, si l’on peut dire, droit de cité. Entré officiellement dans le concert des motifs qui influent sur la conduite des hommes et des peuples, il gouverne assez l’opinion publique pour avoir inspiré déjà une forme nouvelle de l'hypocrisie ou même un culte. C’avait été, pour la philosophie ancienne, l'effort suprême de concevoir, de définir, de vouloir la cité : tout y est subordonné, morale et religion. L’ordre politique est le symbole, ou même la réalité qui contient l’objet infini du dévouement de tous; et en dépit de quelques échappées du cœur, c'est aux portes de la république que commence l’ennemi, comme dans l’enceinte même vivait l'étranger du dedans, l’esclave. Nulle part peut-être ne se marque plus nettement la différence de l'esprit antique avec l’esprit nouveau. Pour Aristote même, c’est à la politique que dans l’ordre spéculatif ou pratique, moral ou religieux, tout demeure subordonné corame à la fin dernière. La cité n’est pas un étage dans l’édifice humain, c’est le couronnement universel. Et là où nous ne voyons plus qu’un degré ou un moyen, il trouvait le terme suprême et la perfection de l’activité humaine. Dans un seul peuple ancien, dans le peuple juif, le culte patriotique a coïncidé avec le culte religieux, sans que, malgré la jalousie accaparante et l’exclusivisme passionné du sentiment national qui confisquait Dieu, ce grand Dieu ait été restreint aux dimensions mêmes du « Peuple choisi » ni réservé à jamais pour lui seul. Mais aussi à quelle condition cette singulière attitude

était-elle possible? à la condition d’anticiper un avenir d’universelle expansion; à la condition de considérer le présent, étroit et fermé, comme le symbole et le germe d’un immense élargissement de la consciencé; à la condition de porter dans chacun des actes de la vie nationale la promesse de toute l’humanité future.

Mais, depuis cette enfance de l’âge et de l’histoire où l’égoïsme ne voit que l'individu; où l'individu ne connaît que sa famille, la jugeant incomparable et unique; où la famille borne son horizon à la vie politique de la cité, les idées morales ont fait peu à peu leur chemin. Sans renoncer au patriotisme et pour en conserver la saveur, il a fallu apprendre à être plus qu’un citoyen, afin de goûter, afin d'aimer chez les autres non le parent, l’ami, le compatriote, l'hôte, l’étranger ou l’allié, mais l’homme qui n'a pas d’autres titres que d’être homme; un inconnu, un ennemi peutêtre, mais un homme. C’est un grand acte et une démarche admirable de la raison, d’avoir senti qu’il y a dans l’esclave, dans le sauvage, dans le pauvre, dans le malade ou l’infirme, l'humanité même. Et combien encore demeurent incapables de le voir! ils le disent, parce qu'on le dit; ils le savent d’une façon abstraite; ils le sentent peut-être; et cette volonté de l’humanité ne va pas, chez eux, jusqu'aux actes, aux actes conformes à la connaissance et aux paroles.

Qui sait pourtant quels trésors de paix et d'union réserve l'avenir! Il semblait impossible que la nécessité sociale de l’esclavage pût être supprimée : elle l’est. Il semblait impossible que vis-à-vis de l’ennemi, sur le champ même du combat, quelques égards fussent observés : il s'établit peu à peu un droit des gens, qui, tout violé qu'il soit, s'impose au jugement des peuples. Il semble impossible que la guerre disparaisse et que vienne le

désarmement. Mais, sans nuire à la belle diversité des fédérations:

nationales au sein de la confédération humaine, qui sait, encore une fois, quels trésors de paix et d'union recèle l’avenir!.

Et, sous ces développements de la conscience réfléchie, il faut toujours retrouver la volonté secrète qui les anime : ils ne sont qu’un effort croissant pour l’égaler. Sans même qu’on en ait une claire idée, ou sans qu’on veuille régler la décision sur le sentiment qu’on en peut avoir, l’action humaine implique, en fait, la solidarité des hommes et exprime l’unité de l’espèce : unité d’ailleurs conforme à cette mystérieuse continuité de la génération qui fait couler en tous le même sang, qui dans l'enfant réalise en

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