LE FAIT NÉCESSAIRE DU DÉSINTÉRESSEMENT MORAL
encore retrouver l’expansion nécessaire et la suite naturelle du vouloir initial. Le mérite des doctrines déterministes et utilitaires, c’est de montrer que, là où d’autres ne voyaient qu’un devoir idéal, il y à déjà un fait inévitable. Pour ramener à son véritable sens cette morale naturaliste, il convient donc de l’envisager sous ce double aspect. — D'un côté, par l’effet d’une expérimentation que rien ne remplace et que rien ne supprime ou n’empêche, l’action reçoit a posteriori les leçons du milieu où elle se déplcie. Elle subit les réactions du milieu universel; et, par le jeu même de ce vivant mécanisme, la Conscience se forme peu à peu, la tradition séculaire des règles pratiques se fixe, le fait de la moralité humaine surgit forcément. — D'autre part, ce fait devient la conscience d’un devoir, ce détachement contraint est la voie d’un désintéressement intentionnel; cette nécessité a posteriori résulte du mouvement «à priori de la volonté. Car nous n'interprétons les leçons de l’expérience que dans la mesure où nous les provoquons. Il faut donc découvrir comment le fait de l'idéal moral se dégage forcément de l’empirisme pratique sous l'empire d’une intime aspiration.
TI. — Impossible de mettre l’abnégation au bout d’un calcul intéressé; impossible tout autant de trouver sûrement le plaisir et le profit au terme d’un dévouement réel. Ce monde ‘est trop compliqué pour que nous ne perdions pas, dans ce labyrinthe, le fil de nos déductions pratiques. L’arithmétique ulilitaire est une chimière; et l’égoiïste va d'ordinaire contre son dessein. Notre action ‘n’est jamais notre action toute seule; il faut que nous -jetions nos actes, comme notre plus cher trésor, aux inconnus, aux ingrats, aux voleurs. Biens et maux mêlés, indifférence et désordre apparent dans le chaos de la vie universelle, voilà l’évidence des faits : c’est l’immoralité même.
Et pourtant, par un système de compensations obscures et par la réaction confuse de toutes les forces mêlées, il se dessine de grands courants dans la conscience de l’humanité; il surgit en nous une conception et un sens de la vie. Il semble que seul le commencement de nos actions soit en notre puissance, et qu’en se déroulant elles enveloppent dans le tissu de leurs conséquences jusqu’à l'emploi futur de notre apparente liberté. Mais de cet enchaîinement fatal, il ne ressort cependant rien qui n’ait été en germe dans l’acte primitivement semé : les circonstances modi-
fient moins notre nature qu’elles ne la dégagent de son indétermination originelle; et, sans créer rien de nouveau en nous, elles nous révèlent ce qu’à notre insu nous portions en nous-mêmes. À mesure que s’allonge la trame des actes, un déterminisme plus serré nous enveloppe plus étroitement; et cette contrainte extérieure c’est encore de nous qu’elle procède, même quand, se retournant contre nos desseins, la responsabilité cachée au fond des concessions ou des défaillances en apparence les plus insignifiantes, nous dérobe indépendance, paix, honneur en paiement usuraire de nos dettes secrètes.
Cest ainsi que de l'épreuve de la vie sortent des maximes, des préceptes empiriques, des « moralités » populaires qui semblent résumer la sagesse des siècles et des nations. Déterminer avec plus de précision et de rigueur la loi des répercussions nécessaires et les conséquences des actes humains; expliquer la formation des notions morales qui ont cours en un temps et dans un pays; en régler le mouvement et en hâter le progrès par la conscience même qu’elle en prend, tel est l’objet de la science des mœurs : morale vraiment scientifique, qui, indépendamment de tout recours à la liberté et de toute vue d'obligation particulière, se fonde sur le déterminisme des actions et des réactions totales.
Et, pour garder ce caractère scientifique, il faut en effet que la science des mœurs se place, non pas au point de vue de l'individu, non pas même au point de vue social, mais au point de vue du tout. La conduite humaine ne s'organise pas dans l’enceinte de la claire connaissance; la vie individuelle ne se concerte pas dans les limites de l’individualité. Il faut donc, jetant l'action dans l’immensité des choses, attendre la réponse de cette immensité même. L'action est un appel et un écho de l'infini : elle en vient, elle y va. La science, ici, ne peut être que pratique, c’est-à-dire fondée sur une réelle expérimentation de l’impénétrable complexité de la vie. Les mœurs n’ont point, en fait, leur règle dans ce que nous connaissons de nous-mêmes, dans ce que nous avons clairement conscience de vouloir et de faire, maïs en ellesinêmes.
Et qu’on ne croie pas non plus que ce mécanisme universel rende justement ce qu'on lui a confié. Au désintéressement ne répond pas le bienfait d’une nature qui se chargerait d’être intéressée pour nous. Quelle sottise que ce qu’on nomme la justice immanente! et quelle puérilité d’estimer que le monde se charge