‹ L'actionChapitre 151 sur 273 · LE DÉTERMINISME MORAL DE LA VIE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

LE DÉTERMINISME MORAL DE LA VIE UNIVERSELLE

de récompenser les vertus naturelles, même dans l’étroite enceinte où se meut l’égoïsme empirique! Désintéressement forcé, aussi bien dans la source que dans les résultats € : l'acte. Aussi, même lorsqu'on se persuade que les conséquences des actions sont seules importantes, rien de plus « scientifique » que de se détacher de ces conséquences mêmes, pour suivre les indications de la conscience qui sont déjà une leçon de l’action. À la tâche donc, sans nous demander avec une vaine avidité : «À quoi bon, qu'est-ce que cela vaut? » Les actes sont comme les pierres d’un édifice inconnu, où il est plus beau d’être humblemert manœuvre que de se hausser à faire l’architecte, parce que le plan de l’ensemble échappe à nos yeux, et que les plus communes expériences de la vie pratique restent mystérieuses à notre raison, comme ces dalles usées qu’on ne regarde point et où pourtant s'appuient tous les pas.

Aussi combien importe-t-il de mettre la science morale à l'abri aussi bien des sanctions empiriques que de la raison raisonneuse et des fantaisies individuelles! Car si l’on estimait que « la conscience » est justiciable de la dialectique, c’en serait fait d’elle. Rien de plus périlleux, ici, que les déductions logiques, que les idées claires et distinctes, que le simplisme. Les croyances vitales de l’homme résultent de longs tâtonnements, d'épreuves innombrables et pour ainsi dire d’un lent tassement : il s’y résume plus de sagesse et de prévoyance que dans les systèmes des plus lumineux génies, ou dans les pensées profondes de toute une académie. Ce qu’on nomme l’idéal moral n’est, en un sens, qu’un extrait et une anticipation de l'expérience, postulat ou hypothèse nécessaire à l'interprétation des faits, ou plutôt adaptation réelle et progressive de l’action et de la conscience aux conditions-de la vie. Cette juste appropriation est la règle empirique de la pratique; car cette raison pratique ne dogmatise pas à partir de conceptions abstraites sur lesquelles elle prétendrait modeler, une fois pour toutes, toutes les consciences et toutes les sociétés; elle se façonne peu à peu et se renouvelle intérieurement par le mouvement même de l’évolution générale. En sorte que, considérée sous cet aspect, la morale est le résumé et la conclusion toujours provisoire et changeante de > l'histoire non. seulement de l'humanité, mais de l'univers entier. ;

Les idées régulatrices de la conduite ne sont donc pas une révélation soudaine, mais une cristallisation lente de l'expérience

totale et comme l'expression de notre sens social, du sens de la vie universelle en nous. Après une période de tâtonnements et d'instabilité, les actions se fixent; elles semblent réclamées de nous par quelque chose qui est hors de nous, par l'intérêt commun, par la vérité des rapports réels, par le système total du monde où elles s’insèrent. Ainsi le caractère d'obligation dont eliés apparaissent revêtues s'explique, en fait, par la synthèse nécessaire et les compensations spontanées des actions qui se combinent et se répondent. Les mœurs ne sont pas de simples habitudes individuelles généralisées. S'il y a une action de Findividu sur la société et de la société sur l'individu, il faut surtout tenir compte de l'influence de la société sur la société même. C'est-à-dire que les mœurs créent les mœurs; qu’un fait social dérive d’autres faits sociaux et collectifs où le sentiment a plus de. part que l’idée claire; et que l’action individuelle ne peut suffire à organiser la vie de l'individu, parce qu’il y a. dans ta logique pratique toujours plus que l’analyse abstraite ne sait y découvrir.

Voilà pourquoi la morale n’est pas seulement un art, une question de tact et de délicatesse, une virtuosité de la conscience chez quelques privilégiés, une affaire de goût, un décret du sens propre. C’est une science qui se développe d’âge en âge selon des lois, à mesure que s’établissent en fait st que sont reconnus par la en les rapports réels et l’agencement des actions ordi-.

nairement solidaires. Le véritable rôie de la morale scientifique,

c'est de faire voir à l’homme qu'il n’est pas un tout, mais la partie d’un tout; c’est d'étudier les conditions de la société immense où

il méle me vie, et de fort formuler ce qui est nécessaire à l'existence partielle et Fiotale. Elle est science du composé social, afin d’être

science du composé individuel. Car l’action va cherches dans la loi du tout, le secret du rythme des parties : elle est la projection, en un point, de l’unité complexe.

Ainsi s’explique-t-on comment cette morale scientifique, sans sortir en quelque sorte du réel, propose une façon d’idéal, et sans recourir à l'intervention de la liberté, justifie sa propre existence et son utilité en montrant les conditions positives du fonctionnement social; par cette connaissance même elle agit sur la conscience individuelle. Ainsi encore aperçoit-on dans quelle mesure l’organisation économique échappe ou se prête aux réformes réfléchies : la société n’est pas une machine qu’on meut

Page 1