LES ORIGINES DE L'IDÉAL MORAL
du dehors, mais un vivant qui se meut du dedans; non un automate, construit à force de calcul et de réflexion, mais un organisme dans lequel il y a réaction mutuelle des idées claires et des influences inconscientes, balancement des fonctions sociales et des habitudes individuelles. En sorte que, dans l’œuvre perpétuelle du maintien et de la réforme des « vertus » morales et sociales, il faut faire à la fois la part de la raison et de la nature, des mœurs et des lois, de l'initiative privée et de l’action publique. Sans doute on ne peut transformer radicalement ce qu’il y a de nécessaire et de naturel dans le jeu de la vie humaine; et pourtant ces règles ont une souplesse et pour ainsi dire une élasticité inuéfinie. Au point qu’on ne se heurte jamais, par des violations brutales, à de brutales impossibilités ni à d’immédiats démentis.
Ainsi, comme les ressorts de cet immense mécanisme sont trop nombreux pour que le regard le plus pénétrant, pour que la main la plus puissante les discerne et les manœuvre tous; comme nous n’atteignons que les conséquences prochaines de nos actions et non toutes leurs ramifications dans les profondeurs du corps organisé; comme il faudrait une perspicacité merveilleuse pour démêler dans le détail, par exemple, que l’égoïsme est son propre ennemi; comme les actes, diffus et amplifiés dans l’organisme universel, reviennent à la conscience chargés d’une richesse nouvelle dont il est impossible de faire l'inventaire complet, la volonté sincère et conséque ite n’a d’autre ressource, pour pressentir et pour atteindre le but caché où elle vise, que de se livrer en quelque façon les yeux fermés à ce grand courant d'idées, de sentiments, des règles morales qui se sont peu à peu dégagées des aetions humaines, par la force de la tradition et l’accumulation des expériences. Désavouée déjà au nom de la sincérité pratique, la révolte de l’homme contre sa « conscience » doit doncêtre condamnée au nom de la science même.
IT. — Du fait même se dégage la conception du droit. Mais est-ce le fait qui l’engendre? Non. Si les obscures leçons de l’expérience nous enseignent que la recherche de l’intérêt égoïste semble être le pire des calculs et que le meilleur moyen d’atteindre le bonheur c’est de ne point le poursuivre parce que la voie directe n’aboutit pas, le désintéressement n’en demeure pas moins réel, Au moment où, quoi qu’on fasse, il faut se livrer à l’engrenage
universel, sans savoir au juste ce qu'il nous rendra. Que l’intention v apporte plus ou moins de libre générosité, toujours est-il que pour agir il faut commencer à se détacher de soi. Dans toute entreprise humaine, il y a une part d’abnégation forcée.
Mais qu’on ne se méprenne pas sur la génération nécessaire de ce désintéressement qui confère à l’acte un caractère déjà moral rien de plus délicat que cette trame légère, mais infiniment complexe, de la moralité naissante. Et comme chaque matin l'éveil est mystérieux, le lever de la conscience en chacun de nous semble aussi insaisissable que les changements de la lumière à l'aube du jour. Pourtant, de même qu'il a été possible d'expliquer l'inévitable genèse de la liberté, il est également possible et néces-
saire d'expliquer l’inévitable production de ce minimum de mora-
lité, qui, en dépit de tous les abus ou de toutes les abdications imaginables, demeure un des caractères spécifiques de ce qu’on a nommé le Règne humain.
S'il y a dans la conscience de l’action plus qu'il n’y a dans l’action même, si la raison de l’opération volontaire ne se trouve que dans la conception d’une fin distincte de ses causes efficientes, il faut donc aussi que cette fin même apparaisse à son tour comme
supérieure aux expériences pratiques qu’elle inspire. Dans l'idéal :
réalisé renaît perpétuellement un idéal ultérieur, comme par le mirage d’une eau qui fuit à mesure qu'on avance. C’est ainsi que
lg pratique positive de la vie projette sans cesse devant elle un devoir à la fois idéal et réel, réel parce que, fondé sur l’expé-
rience déjà constituée, il y puise sa vertu opérante, mais vraiment idéal parce que dans l’action même il dégage ce qui ne se réduit jamais au simple fait.
” Voici donc les termes du problème : de leur seul rapprochement résultera la solution.
4° En agissant, la volonté tout spontanément se recherche ellemême; c’est l’élan de sa première sincérité; c’est la raison de son expansion.
2° En poursuivant un but, quel qu'il soit, l’action est forcée de s’abandonner à l'immense, à l’impénétrable puissance de l’univers entier. Quelques précautions qu’il prenne, quelque science qu’il ait, l’homme d'action se livre, par un dévouement anonyme, à la grande expérience universelle dont il ne profitera peut-être pas.
3° Se recherchant elle-même, la volonté est donc contrainte à
se détacher plus ou moins d’elle-même. Elle ne peut se servir et