RELATIONS DU RÉEL ET DE L'IDÉAL DANS L'ACTION
régner qu’en paraissant abdiquer, qu’en abdiquant vraiment. La vie la plus intense, c’est celle qui a le plus d’extension. Et la seule manière de porter à son plus haut degré de force et de fécondité l’action individuelle, c’est non pas de la calfeutrer toute en soi, mais de la répandre et de la sacrifier à tous : générosité qui n'est ni une aveugle et folle passion du risque ni un calcul de la prévoyance, mais qui exprime, sous une forme encore incomplète, le plus profond, le plus raisonnable dessein de l’homme. La volonté normale est donc une volonté impersonnelle et universelle qui tend à s'identifier avec la vie commune et à y apporter, sans esprit de retour, son contingent désintéressé.
4° Entre ce qui veut et ce qui est voulu, entre ce qui agit et ce qui est fait, il y a donc réellement un monde qui passe. Voilà pourquoi ce qui part dé nous, ce qui revient à nous sont choses incommensurables. Vu à l’origine, le mouvement de l’action procède d’un amour-propre; vu au retour, il prend l’aspect contraire. Et c’est parce qu’il tend dès le principe à revenir vers soi, que l’homme reconnait forcément à quel point ce qui lui revient n’est point parti de lui. La conscience et la nécessité du désintéressement supposent donc un premier élan d’amour-propre, un besoin de croissance, une naïve recherche de soi.
5 Il en résulte qu’intérêt et désintéressement sont également réels et également fondés dans le déterminisme de la vie morale. Il est très vrai que le fonds primitif, en toute action, est un amour de l’agent pour l'agent. Et il est très vrai que, pour agir selon cet amour même, il faut s’exposer et se donner. Vainement a-t-on essayé de réduire toutes les apparentes démarches du cœur à de secrètes ingéniosités d’égoïsme : subtilités de moralistes! On ne réussit pas à achever cette réduction. Et pût-on jamais y réussir, encore demeurerait-il vrai que la conscience même illusoire du désintéressement consacre un désintéressement réel. Car c’est dans l'impossibilité de relier avec certitude le point d'arrivée au point de départ de l’action que réside le principe d’un détachement nécessaire. À supposer que d’une façon abstraite et générale l’on ait démontré que l’abnégation dévouée coïncide avec utilité (conclusion d’ailleurs chimérique autant que la preuve même), l’on n'aurait point persuadé pour cela à la conscience de chacun qu’en chaque rencontre et pour chaque détail de la vie il en sera ainsi. En fait l’action, même égoïste, est encore une spéculation et un risque.
6° ne. s’explique-t-on que les maximes désintéressées aient prise sur la volonté; que le motif idéal possède une efficacité réelle; qu’à ce motif en apparence tout aride se joigne, sans le dénaturer, un mobile attrayant; et que l’autonomie morale admette une hétéronomie. Il se trouve à la fois vrai que la nature nous trompe et que la vertu n’est pas une duperie; fondé en fait, le désintéressement n’a rien à attendre du fait : notre richesse spirituelle se forme au delà de l’ordre de la nature. Il semblait impossible de comprendre pourquoi et comment l’universalité d’un précepte purement formel el peut nous intéresser et
nous mouvoir. En voilà l'explication. Sous le désintéressement le plus absolu et le plus sincère, subsiste toujours, non pour le vicier, mais pour I le rendre possible et actif, la foncière ambition du vouloir personnel.
7° Aussi, quoique issu d’un primitif amour-propre, le détachement n’en reste pas moins véritable; quoique reliée au réel des faits, la conception nécessaire d’un idéal n’en offre pas moins à la conscience un devoir supérieur aux faits. De même que le déterminisme des causes efficientes avait, dès le premier éveil de la réflexion, projeté devant nous une fin à poursuivre, ici encore avec plus de force, le mécanisme de la vie fait surgir un motif supérieur aux faits mêmes qui en préparent la connaissance. L'action est donc : suspendue à une finalité effective, sans laquelle l'enchaïnement préalable des moyens ne serait pas même intelligible.
“ST DE cette façon, la volonté reprend en elle et ratifie non plus seulement les apparences du déterminisme universel, mais la réalité universelle qui en est la source. Elle en avait accepté déjà la vérité objective, dans la mesure où la science s’en empare et y règne; elle en accepte désormais l’intime et inaccessible puissance, dans la mesure où cet univers façonne et martelle l’individu lui-même, sa pensée et son action infirme. Il ne s’agit done plus simplement de consentir aux conditions élémentaires de la connaissance réfléchie et de la liberté, ni même d'admettre l’action d’autres forces concourantes et la présence d’un milieu dont la coopération contribue au succès de l'initiative personnelle. fl faut devenir en quelque façon ce déterminisme et ce milieu même, afin de conspirer tout entier avec l'immensité tout entière du mystère de la nature. Le centre de l’action individuelle semble donc transporté à l'infini. Ainsi la volonté, dont le développe-
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