LA MÉTAPHYSIQUE, FRUIT SPONTANÉ DE LA VIE
ce mouvement de la pensée et de l’action ne peut, semble-t-il, se rencontrer que plus haut, comme c’est le soleil qui élève le flot de la mer jusqu’à la cime d’où descend la fécondité. Ainsi tout naturellement l’homme projette-t-il, au-dessus de lui, une sorte de « moteur immobile ».
Et la conception de cette finalité idéale manifeste, non pas l'insuffisance ou la pénurie d’une volonté besogneuse, mais la surabondance d’une vie intime qui ne trouve pas, dans l’univers
réel, à s'emplover toute. Cet ordre métaphysique n’est point hors
du vouloir comme une fin étrangère à atteindre; il est en lui
comme un objet idéal devant la pensée. Il n'exprime pas une réalité absolue et universelle, mais l’aspiration universelle d’une volonté particulière. Chaque pensée humaine est donc une mêtaphysique, et une métaphysique singulière et unique.
Sans doute ces idées directrices de la vie ne se constituent pas en chacun et pour chacun; elles se forment au sein de la société et par la communion de tous avec tout. Toutefois, comme c’est par des déterminations de plus en plus réfléchies que s'organise chaque personnalité humaine, la transcription de ces actions déterminées et organisées dans une métaphysique au moins implicite est de plus en plus personnelle à chacun. À mesure que la réflexion gouverne davantage le système des actes et des pensées, il semble que les principes abstraits acquièrent plus d’efficacité et que la vie se conforme mieux à une règle absolue; les hommes de pensée se le persuadent; mais, en même temps, ces principes mêmes reflètent plus fidèlement les tendances spontanées et les habitudes morales de qui les applique. On croit se soumettre à la vérité : mais aussi on se la soumet; on se fait sa vérité. Et plus les idées agissent sur la pratique, plus encore la pratique agit sur les idées.
Dans la vie, chacun trouve ce qu'il y met : la réalité est ambiguë. Qui scandalise l’un édifie l’autre; par les mêmes leçons celui-là est éclairé, celui-ci aveuglé et endurci. Pour comprendre les événements, 1l faut trouver en soi de quoi les interpréter. Omnia sana sanîis. Tous, enclins que nous sommes à maximer notre conduite et à justifier ce que nous avons fait parce que nous Favons fait, nous sommes, dans nos jugements sur nousmêmes et sur autrui, de grands idéalistes. Au regard de la
conscience, par le sentiment et par l'effet immédiat de l’action, il y a donc quelque chose de plus réel que le réel.
2% Quelle que soit l’origine, quelle que soit la forme particulière des pensées maîtresses que l’homme superpose à sa vie, chacun de nous a nécessairement sa métaphysique ; et cette métaphysique, si frusle qu'on l'imagine, a une influence nécessaire, une efficacité propre. Write Modo
Quoique, à notre insu même, nos conceptions en apparence les plus théoriques et les plus impersonnelles dérivent de secrètes dispositions morales, la spéculation toutefois garde une indépendance certaine : son développement est autonome. Le système qu’enfante la réflexion savante a une évolution originale, selon les lois d’ine dialectique toute rationnelle. Que ce caractère transcendant de la métaphysique ne doive pas faire oublier ses origines expérimentales, c’est vrai; car, sous prétexte de l’atfranchir et de la purifier, ce serait l’exténuer que de trancher le lien qui la rattache à la vie vécue : autant espérer que le certvolant se soutiendra mieux sans le fil tendu qui le retient à la main mobile de l’énfant. Mais, si les idées dont elle forme ses synthèses ont leurs racines dans la pratique, elles croissent audessus du sol dont elles sortent; elles servent à dégager la volonté de ses entraves; elles en expriment l'initiative et le progrès; elles lui offrent, sous la figure de notions régulatrices et « objectives », le résumé des conquètes faites, le symbole des conquêtes à faire, ce qu’elle veut déjà et ce qu’elle veut vouloir, ce qu’elle aspire à être et à acclimater dans la spontanéité croissante de la vie morale. À ce point de vue, la connaissance semble d’un degré en avance sur la. réalité; et c’est la raison pour laquelle, au-dessus des faits donnés et connus, nous sommes amenés à construire cet ordre idéal qui les explique et qui est comme la vérité a priori de toutes choses. |
Qu'on ne demeure donc point indifférent ou même hostile au travail parfois compliqué de la dialectique. Sous leurs formules abstraites, ils gardent un sens profond de la vie, ces méditatifs que ne rebute aucune subtilité dès qu’il s’agit de préciser davantage leurs raisons d’affirmer et de croire. Ils savent qu'il n’y a point d'influence durable, point de lecon pénétrante, point d'enseignement dirigeant, sans qu'on ait creusé des fondations souterraines au risque de s’enfoncer dans la nuit, comme sil fallait percer la terre de part en part afin de retrouver la clarté