‹ L'actionChapitre 157 sur 273 · LA MÉTAPHYSIQUE, PRINCIPE RÉFLÉCHI D'ACTION · texte numérisé non relu

LA MÉTAPHYSIQUE, PRINCIPE RÉFLÉCHI D'ACTION

au delà. L'homme aime les abstractions : il en médit, il s’en raille, il ne s’en passe pas. Tandis qu'il les chasse et les extermine, elles le gouvernent encore.

Sans doute, il y a une infinité de manières de conduire cette dialectique abstraite; et c'est une terrible puissance de dissolution que la raison raisonnante, si elle ne devient une force d’édification. Puisqu’elle est le fruit et l'expression, dans l’ordre de la pensée, de tout un état intellectuel, moral et social, toutes les imperfections d’une vie incomplète et défaillante la vicient d’ordinaire en sa source; et, compromise peut-être déjà par cette sorte de péché originel, elle demeure encore exposée aux risques de sa propre croissance. Aussi, divisés par la vie, les hommes le sont souvent davantage par la pensée. Il faut une unité pratique de croyance et d'action pour que, malgré les divergences inévitables et la nécessaire variété de ce qui vit et de ce qui est libre, les esprits se rallient et se concertent dans l'unité intellectuelle d’une « École ». Pour ceux qui sont unis déjà, la pensée devient donc un principe d'union plus parfaite. Mais ce n’est point d'expliquer le chaos des métaphvsiques, ni de déterminer les principes d’une dialectique véritable, ni de rechercher les conditions de l’accord des intelligences, qu’il s'agit ici.

Il s’agit au contraire, éliminant comme toujours la variable dont la science n’a point à s'inquiéter, de discerner l'élément commun à toute entreprise métaphysique, quelle qu’elle soit. Que résulte-t-il, pour l’homme, d’avoir formé ces idées régulatrices, et quel est le rôle nécessaire de ces conceptions dans sa vie”

3° Du moment que nous avons conçu lunité d’une explication universelle et que derrière le fait nous plaçons autre chose, fütce le fait même redoublé en quelque façon par une réflexion négative (ainsi que l’essaie le Positivisme en s’interdisant toute recherche sur les causes et les faits), notre vie, elle aussi, se rattache à cette explication des choses. S'il y a dans l’action volontaire quelque chose dé principal, de central, de total qu'une transcription métaphysique apporte à la pensée réfléchie, en revanche toute conception qui revêt un caractère d’universalité

es TEERENES

enveloppe l’action et aboutit : à la pratique. Ur Un Sy stème "complet devient une éthique. En un sens, l’action, sans doute, va de la pensée à la pensée; mais, en même temps, la connaissance spéculative n’est qu’une forme de transition dans le progrès de la vie volontaire; car la pensée part de l’action pour aller à l’action.

ES

Ainsi pénétrons-nous peu à peu dans le secret laboratoire où se fait l'échange perpétuellement enrichissant de la pensée à la vie et de la vie à la pensée. Toute grande philosophie, loin d’être une simple construction de l'esprit, a son principe et sa fin dans une conception de la destinée humaine : la pratique l'oriente, et

elle oriente la pratique à son tour. Morte et verbale, toute idée

qui ne procède pas d’une expérimentation réelle de la volonté; morte surtout et fictive, toute connaissance qui ne se tourne pas à agir. Et, si toute conduite délibérée implique en nous une solution du problème humain, plus véritablement encore toute métaphysique prépare et postule en quelque manière une pratique qui en soil le fruit. Nous sommes menés par nos idées, plus que nous ne les menons; et c’est justice, parce qu’elles entrent dans le déterminisme qu’a choisi la volonté et contribuent à en développer.les conséquences.

L'originalité de la métaphysique, c’est donc de préparer l’action à puiser son véritable motif en dehors de tout ce qui est réalisé déjà dans la nature ou dans l’agent lui-même. Elle propose à la pensée ce qui n’est rien de positif ou de réel, et le lui propose

comme plus réel que le réel, parce que c’est ce qui doit se faire, c’est ce qui est compris déjà dans l’ambition du vouloir humain.

Non qu’on doive conclure de là que la métaphysique est la catégorie de l’irréel; ce serait se méprendre du tout au tout. Car elle porte en elle tout l’objectifet tout je subjectif, comme les éléments nécessaires de la synthèse ultérieure qu’elle forme. Elle est un phénomène nouveau, mais gros de tous les autres. Elle met en relief ce qui, en nous, dépasse ce qui est déjà en nous. Elle a donc un double fondement, dans ce qui est fait et dans ce qui n’est pas fait encore.

Ainsi, en étreignant dans son développement tout l’ordre naturel, l'homme en recueille, sous la forme d’une pensée plus compréhensive, la notion d’un ordre idéal qui, fondé relativement sur l’universelle réalité, semble la fonder absolument en la dépassant. Ni l’on ne doit séparer la pensée de la vie qui entretient sa fécondité; ni l’on ne doit réduire la métaphysique à n'être qu’un prolongement de l’ordre empirique et comme un luxe superflu ou une impasse, à l'écart du courant général de l’activité volontaire; ni l’on ne doit en faire un absolu substantiel, un objet définitif et fixe. Les idées ne sont efficaces que parce qu’elles viennent d’où la vie travaille obscurément; mais elles n’auraient pas d'efficacité

Page 1