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LES CONDITIONS DE L'ACTION PROPREMENT MORALE

dans les faits : c’est par la médiation d'une métaphysique impli-

cite que le devoir apparaît à à la conscience comme une réalité. Dans le phénomène d’une obligation consciente (pratiquée ou non, peu importe), il s'opère une synthèse du réel et de l'idéal.’ Mais cette synthese devient elle-même quelque chose d'autre et d’indépendant. Dans la pratique éclairée par la raison il y a un mystère nouveau, comme il y en avait un dans la pensée par rapport à la nature. C'est donc à tort qu’on on prétendrait ruiner la métaphysique pour édifier la morale ; la solidarité des phé phénomènes reste aussi indissoluble que eur “hétérogénéité | est certaine. Is ont entre eux des relations définies et hiérarchiques. Aussi l’on a raison d’asseoir la morale sur la métaphysique, comme une souveraine. L'on a raison d'estimer qu’il n’est pas besoin de connaître les origines obscures de cette conscience pratique pour être obligé par elle. L'on a raison de croire que, sous la subtilité des erreurs intellectuelles, se cache souvent la simplicité des défaillances volontaires. L'on a raison d’affirmer que, dans le doute, il n’est point légitime de s'abstenir, et qu’en face de l’honnêteté manifeste il n’y a point d’objection spéculative qui tienne. L'on à raison de penser que les grandes vérités régu régulatrices de la vie sont

requises par la morale plutôt que la morale n'est exi exigée par elles.

L'on a raison de reconnaitre qu'il y a plus, dans le système des postulats pratiques, que dans le système des hypothèses métaphvsiques; car l'action porte toujours plus loin que la spéculation.

Quelque éclairée que soit la conscience par les leçons de l’expérimentation pratique, quelque riche qu’on la suppose de données empiriques ou de clartés métaphysiques, la connaissance s’arrête donc, plus tôt ou plus tard, mais toujours inévitablement, devant un mystère que ne pénètre pas le regard de l'esprit. Au delà des plus amples horizons de la pensée, il y a des terres inconnues;

nos idées sont toujours courtes par quelque endroit; les systèmes

les mieux liés, loin de réussir jamais à accaparer l’infinie vérité, laissent retomber dans la nuit quelque chose de ce qu'ils prétendaient enfermer dans leur lumière. Mais où cesse la vision, est-ce que cesse aussi l’action? non pas. Et si l’homme se lance dans l’incertain, si c’est pour l’incertain qu’il donne parfois sa vie, c’est afin de tirer de l’action même une certitude nouvelle : l’action traverse toujours une ténébreuse région; elle entre dans le nuage pour trouver au delà plus de clarté. L'obscurité, l’inconscience même est un principe de mouvement; et c’est pour cela

que les plus généreux, les plus épris d’infini et de mystère, ce ne sont pas, quoi qu’on pense d’ordinaire, les grands rêveurs, mais w les dévoués et les agissants, plus mystiques que les mystiques à D\ éux-mêmes. Pour agir moralement, nous pouvons, sans négliger 7 rien de vital, faire abstraction de toute science humaine autre que la conscience. La lumière n’est pas en arrière, elle est en avant. La méthode d'invention et de progrès réside plus dans l’action que dans la pensée.

La métaphysique sert donc à creuser un abime entre la nature et la morale. Car une fois que la réflexion s’élève, per l'initiative même de la vie spontanée, à la conception d’un ordre idéal; une fois qu’on a compris que dans l’action humaine il y a plus que la nature entière ne peut fournir; une fois que la volonté prend possession de ce qui, en elle, est autonome et transcendant, ce n’est plus dans les faits réels, ni même dans les idées régulatrices de l’entendement que l’homme cherche l’appui et trouve la fin de sa conduite : c’est dans la pratique seule qu'il aspire à égaler l’ampleur de sa volonté agissante. Et, dès lors, l'action (loin de lui sembler un phénomène conditionné par une infinité d’autres antécédents, objectifs ou subjectifs peu importe) lui apparait comme conditionnant tout le reste. Considérée à part des faits et des idées dans toute sa pureté, elle commande et produit les idées et les faits; elle s'organise librement; elle crée les organes de ses fonctions nécessaires.

Qu'on ne parle donc plus de la suprématie de l’action et de l’autonomie souveraine de la volonté, comme s’il fallait, pour maintenir ce primat de la raison pratique, isoler l’action volontaire de la nature et rompre le lien de la pensée spéculative avec la pratique morale. C’est le contraire qui est vrai; il y a corrélation entre ce qu’on a trop souvent opposé. C’est en opérant dans la nature et en s’y cherchant elle-même que la volonté est amenée à placer, hors de l’ordre réel, un système de vérités métaphysiques; et c’est parce que ces conceptions recèlent encore une impénétrable virtualité, — impénétrable à la pensée qui s’y arrête, mais accessible au mouvement de l’action, — que la volonté s’affranchit, sans renier ses origines, et poursuit librement, dans ce domaine nouveau, ses synthèses morales & priori.

Ainsi la distinction et la solidarité de l’ordre positif, de l’ordre métaphysique et de l’ordre moral sont en raison directe l’une de l’autre. Nous devons trouver nos devoirs dans ce qui nous arrive

et non dans ce que nous imaginons qui aurait. pu être. Le terreà-terre de la vie quotidienne, voilà le champ à féconder. Et ici, comme partout, c’est l’action effective qui est la grande médiatrice; elle réussit à t à concilier. ce qui, au point de vue statique de la. connaissance, pour une philosophie critique ou idéaliste, s’exclut fo rmellement. D'une part en effet, c'est l’action qui, de la nature pratiquée et digérée, extrait l’ordre idéal par lequel s'exprime tout le surcroit du vouloir; d'autre part, c’est encore action qui, entre les idées régulatrices de l’entendement et les vérités morales, creuse le tunnel. De la nature à la pensée pure, de la pensée à la pratique, il y a donc passage ininterrompu. Ce sont là des phénomènes hétérogènes, mais solidaires. Et qu'y saurait-on trouver de surprenant? En traitant des conceptions métaphysiques ou des obligations pratiques, ne les a-t-on pas considérées, ainsi que tout le reste, en fonction de la conscience où elles s’engendrent et de l’action qui les produit à la lumière intérieure, comme des phénomènes de Ja volonté? les unes expriment plus completement que les autres ce que nous voulons. Les unes et les autres ne sont que des moyens subordonnés à une fin que nous ne savons pas encore distinctement reconnaître ni délibérément vouloir.

II. — Puisque l’action morale trouve en soi quelque chose qui ne vient ni de la nature -ni de la pensée, à mésure qu'elle se nourrit d'elle-même par la pratique elle prend plus nettement conscience de son-autonomie relative. Il ne s’agit donc plus d'expliquer la conscience de l'obligation, encore moins de la fonder sur un absolu; il s’agit de voir ce que cé sentiment du devoir implique et fonde, et de développer le déterminisme de la raison pratique. Rien donc d’étonnant à ce que, désormais plus pleinement en possession d’elle-même, la volonté crée et projette devant elle, sous forme de postulats, de nouveaux phénomènes, des phénomènes originaux qui soient connus non pas en tant qu’éléments intégrants ou causes déterminantes, mais en tant que causes finales et conditions subséquentes de l'action morale. Ils en sont la suite et la production nécessaire.

De ces vérités pratiques, qu'’exige l’action volontaire, la première est la définition même du devoir. Le définir, ce n’est pas sortir du déterminisme ni faire appel à l'intervention variable d'aucune libre décision. Cest reconnaitre et décrire les phéno-

mènes tels qu’ils se présentent nécessairement à la conscience. On peut construire la morale pratique, sans évoquer le libre arbitre; elle est à pratiquer : cela nécessaire ; voilà tout. Qu'elle soit pratiquée ou non, qu’elle soit telle ou telle, que même elle soit praticable en ‘effet, ce n'est point la question. Sans doute, selon les mœurs et les idées, la notion de ce qui est bien a infiniment varié; rien de plus relatif que l’absolu moral. Mais il reste un absolu : toujours il y à un ordre à observer. Comment cet ordre se détermine-t-il? par l’enchainement nécessaire des conquêtes successives de la volonté. [1 y a des relations natürelles et une hiérarchie des fonctions dont c’est une loi, pour la liberté sincère et conséquente, de suivre l'orientation et de respecter l’étagement. Ni la forme, ni la matière de l’obligation

morale ne sont donc l'expression d’un impératif sans racine dans

la vie réelle, d’un commandement mystérieux et arbitraire. Le devoir n’est pas un fait donné, ni un ordre qui s'impose aveuglément à la conscience; c’est un postulat nécessaire de la volonté, non plus seulement telle qu’elle se pose à l’origine, mais telle qu’elle s’est déployée et enrichie peu à peu par son expansion continue; c'en est une production inévitable. L'hétéronomie multiple et croissante de la liberté primitive est bien conforme à son vœu le plus profond et ne sert qu’à garantir de plus en plus son autonomie réelle.

Si donc, de ce point déjà culminant, l’on se retourne vers tout ce qui précède, que voit-on en résumé par ce renversement de perspective” L'on découvre de plus en plus complètement comment la volonté a successivement fondé toutes les formes de la pensée, comment elle reprend en sous-œuvre toutes les productions de la vie. Loin que les vérités morales procèdent des faits positifs, ce sont les phénomènes qui se rattachent à la réalité de l'action et”qui s'y suspendent; ce qui en fait la solidité, c’est qu'ils sont voulus comme le champ où la liberté germe et fructifie. L'action a été le lien toujours présent aux synthèses successives qui ont constitué ctt ample système des phénomènes dont nous venons de monter les degrés; et ce qui, dans cette marche ascendante, est apparu comme un développement nécessaire du déterminisme, apparait, au regard descendant de la réflexion, comme une hiérarchie de relations obligatoires et de devoirs à consacrer par une pratique acceptée. La liberté morale est donc le but et la forme réalisante de l’ordre naturel.

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