CHAPITRE II
Comment l’homme essaie d'achever son action et de se suffire.
Rien, jusqu'ici, n’a arrêté le mouvement initial de la volonté. Elle a franchi toutes les enceintes successives, sans qu'elle ait rencontré un terme assez résistant pour rebondir tout entière à son origine, avec la force qu’elle a développée au cours même de son déploiement. Et si, chemin faisant, elle a reçu dés satisfactions partielles, elle semble n’en garder que plus d'énergie et d’exigences. Aliquid superest. Issue de la puissance infinie que recélait le sujet dans les profondeurs de sa vie, l’action ne parait pouvoir rencontrer appui et conclusion qu’en une réalité infinie. Où trouver cet emploi total? où, cette parfaite équation, qui établisse une réciprocité entre l’expansion nécessaire et le retour d’une liberté toujours en progrès”?
Puisque dans l’action volontaire, telle qu’elle est donnée en fait, subsiste un élément dont aucune forme de la vie personnelle sociale ou morale n’épuise la mystérieuse fécondité; puisqu’après avoir apporté dans cet abime de la volonté humaine toutes les grandeurs de la science, de la conscience, des affections, des idées, des devoirs, il reste un vide; puisque, si allongées que soient les lignes enveloppantes, le cercle ne peut encore se fermer, c’est donc une nécessité de pousser plus avant. En fait, dans le moindre acte voulu, il y a plus que nous n'avons pu encore déterminer. En fait, à tout ce que nous venons de dire des phénomènes
hétérogènes, compatibles et solidaires, s'ajoute une croyance qui leur insinue une forme nouvelle de réalité et qui semble les rendre incompatibles et exclusifs; comme si, par exemple, le déterminisme et la liberté, le désintéressement et l'amour de soi, la morale pure et la métaphysique ne se pouvaient concilier. En fait, un besoin ultérieur se manifeste inévitablement; et n’obtint-il que des satisfactions illusoires, encore est-il un besoin réel. De ce fait, de cette illusion, de cette réalité, il faut que la science de l’action rende aussi compte.
En se répandant, en se réalisant au dehors la volonté ne peut retrouver dans son œuvre objective tout ce qu’elle recèle au sanctuaire de la vie intérieure. Cette infinitude qu’il sent obscurément en soi et dont il a besoin pour être ce qu’il veut être, ce qu'il est déjà de désir et d'intention, le sujet la tire de soi; il s'offre, sous la forme d'un symbole ou d’une idole, son propre besoin d'achèvement et de perfection; il adore l’incommunicable et inépuisable vie dont il porte la source latente. C’est donc au cœur même de l’action volontaire que réside un mystère dont on n'échappe pas au désir de se rendre maître. Comme le spectre solaire, plus ample que les rayons colorés, l’action est à la fois lumière et chaleur obscure. Ellé va plus loin que notre vue ne porte.
Étrange condition! ce que l’homme ne peut étreindre, exprimer, ni produire, c’est cela même qu’il projette hors de lui, pour en faire l’objet d’un culte; comme si, dans l'impuissance de le toucher en soi-même, il espérait mieux l’atteindre en le plaçant à l'infini. Et, par un mouvement contraire, mais aussi surprenant, ce qu’il met infiniment au-dessus de lui, c’est cela même qu’il prétend dominer, accaparer, absorber; comme s’il ne l'avait divinisé que pour exiger impérieusement une réponse suffisante à l’appel créateur d’un cœur avide. Ainsi veut-on réaliser au dehors ce qui échappe au dedans, avec le secret dessein d'emprisonner en quelque sorte cet infini dans le fini d’un objet réel, avec l’intime espoir que c’est le véritable moyen de le conquérir, et de tenir enfin, dans une action parfaite, la conclusion, la sécurité, le repos convoités. ‘Ev +5 adto mépus xxi dmercov. L'infini fini, l'infini possédé et employé, voilà le sens et l’ambition de l’acte rituel.
Le culte semble donc un suprême effort pour combler l'immense intervalle qui sépare la volonté de ce qu’elle veut être, et
tes ain fai