‹ L'actionChapitre 163 sur 273 · A QUEL BESOIN RÉPOND L'IDOLE · texte numérisé non relu

A QUEL BESOIN RÉPOND L'IDOLE

pour relier, comme en les joignant dans la prière et l’adoration, les bras immensément ouverts de l’action complète. L'objet du culte, projeté et créé en quelque façon devant l’adorateur, ainsi qu’un miroir où la volonté puisse réfléchir sa pleine image et son entière chaleur, n’est donc qu’une occasion pour elle de se mieux connaître et d'apprendre à s’égaler. Cet intermédiaire extérieur au vœu intime du cœur, rien donc d’étonnant à ce que l’homme ait tenté de le supprimer ou de le sublimer peu à peu. C’est cette genèse nécessaire, c’est cette purification progressive de la superstition qu'il faut à présent étudier. De l’objet, du culte et du sentiment qui semblent être le triple élément de tout acte superstitieux, l’on va voir chacun de ces termes se fondre dans le suivant, à mesure que l’homme y reconnait simplement une image de sa nature et un besoin plus intime de sa conscience. Peut-être qu’au terme de cet effort, l'équation est enfin trouvée entre le volontaire et le voulu, entre le principe et la fin de l’action; peut-être que l’homme finit par se suffire.

Ce surcroît de l’acte humain qui excède toujours les faits sensibles et la vie sociale, ce reliquat de force et de volonté qui semble ne savoir à quoi se prendre, c'est une tentation naturelle de lui assigner un objet, un objet qui, fini et insuffisant comme les autres, n'aurait point par lui-même la capacité de recevoir l’'hommage qu’on prétend lui rendre, mais qui justement, à cause de cette petitesse, satisfait au double besoin qu'a l’homme et de créer et de maîtriser son dieu. Il a l'instinct de le craindre et de le conquérir. [1 veut qu’il lui ressemble et qu’il diffère de lui infiniment, Par un vertige singulier, il le prend dans la série des choses pour le mettre hors de la série. D'où, cette double forme de la superstition primitive, dont on ne sait dire laquelle est la plus ancienne, mais qui toutes deux procèdent d’une même initiative : le culte du double et le culte du fétiche. Le double, c’est ce qui dans l’homme survit à l’homme, ce qui reste inaccessible à l’homme, ce qui commande et obéit à l’homme. Le fétiche, c’est l’objet visible et mystérieux, incompréhensible et accessible, menaçant et protecteur qui résume le divin; comme si le fini pouvait devenir la réalité même de l'infini.

C’est donc parce qu’elle n’est point d’abord naturellement en harmonie avec le rôle dont on la chärge, que l’idole se prête à l'illusion et correspond aux exigences du fidèle. L’appétit du divin se jette en pâture même les pierres; il agrée ce qui paraît le plus éloigné de la majesté infinie, comme s’il fallait que « l’objet sacré » fût à la fois très énigmatique par l'absurdité même du choix dont il tire tout son mystère, et très maniable pour être à la portée de la puissance humaine. On veut que sa vraie grandeur ne soit rien de ce qui parait aux sens, et on veut qu'il soit quelque chose dont pourtant les sens puissent s'emparer et se repaitre. L’ambition de l’homme, n'est-ce point toujours de forcer le secret des choses, de désarmer et de subjuguer l’occulte pouvoir dont il sent que ses actes sont tissus”? Et, quand il se persuade qu'en effet il a réussi par sa seule initiative dans cette prodigieuse entreprise; quand il se fait fort d’avoir mis la main sur les forces infinies que recèle la nature ou qui la dépassent; quand il a mesuré ses conceptions et son cœur à la taille de l’idole qu’il se propose en adoration, c’est alors que sans doute son action lui semble consommée, et qu’il se croit en assurance. Point d'acte, si infâme qu'il soit, où l’on n'ait pu placer le divin; point d’acte qui n'ait suscité une idolâtrie.

Qu'est-ce donc en somme que l’objet du culte superstitieux? C'est, sous une forme d'emprunt (car ici le besoin crée l'organe et l’aliment qui le nourrit), c'est l’expression de ce fonds inépuisable de la vie intérieure qu'aucun acte particulier n’a égalé; c'est un désir qui prend corps, le désir d’une réponse infinie à uve infinie tendance. Et, puisque c’est le secret impénétrable de sa conscience individuelle qu’il adore ainsi, l’homme est amené, par le progres même de sa réflexion, à concevoir cet objet mystérieux sur le type de son humanité; mais d’une humanité telle qu'elle ne peut. être réalisée en lui, et qui reste la permanente et mobile avance de son idéal sur son développement réel. Ainsi s'explique l’évolution solidaire de l’idole, du culte et du médiateur même.

Dès que l’idole cesse d’être un mystère brut et inintelligible, l'acte rituel n’est plus seul revêtu du caractère superstitieux. L'’anthropomorphisme qui s'ajoute au fétichisme complique le rôle du sorcier du personnage du prêtre. L’obscur sentiment qu'un infini subjectif, 0eïov x, est en chacun de ses actes, porte l’homme à répandre ce divin même dans sa vie entière. L’acte

uote

Page 1