EVOLUTION SOLIDAIRE DE L'IDOLE ET DU RITE
superstitieux n’est plus à part, sans autre raison que d’être superstitieux; il tend à envelopper tous les autres. Aux pratiques de sorcellerie et de magie se joignent donc prières et sacrifices. Car, du moment où l’idole a une conscience analogue à celle de l’homme, du inoment où cette conscience pénètre, en l’homme et dans ses actes, cela précisément qui lui échappe à lui-même, n'est-ce point à elle qu'il peut et qu'il doit s'adresser, par une suppliante médiation, afin d'obtenir ce concours souverain, afin de consacrer toutes ses entreprises dont aucune ne s'achève sans cette toute-puissance”?
Ainsi s'explique comment le culte reflue de l’unique objet qui semblait d’abord réclamer à lui seul toute la plénitude de l’adoration, sur les autres actions, pour les achever et les sanctionner. Et, grâce à cette extension du cérémonial qui correspond à une plus claire conscience du caractère insondable de chaque action, l'idée même de l’objet sacré s'intellectualise aussi, elle s'humanise. Sous la pratique littérale s’insinue un esprit nouveau, le sentiment d’un dieu qui n’exige pas seulement un tribut, égoïste ou farouche tyran, mais qui attend des actions humaines qu’elles soient ce qu’elles doivent être, comme si leur parfaite et régulière exécution était nécessaire à sa propre perfection.
L'action superstitieuse ne se borne donc pas à constituer unc forme soigneusement isolée de toute autre. À mesure que l’objet sacré est conçu davantage à l’image de l’esprit même, il semble que sa transcendance puisse devenir immanente à chacune des
actions particulières pour la consacrer et lui imprimer ce sceau de l'infini fini que réclame la conscience humaine. S'il résidait tout entier dans le symbole matériel qui le manifeste et le met à la disposition de l’homme, ce serait assez de s'acquitter des rites qui l’ont directement pour fin, sans que la superstition intéresse le reste de la vie: Mais quand, en chacune des actions notables, on croit sentir sa présence et sa puissance; quand, à côté de chaque inspiration du cœur et à la source de toute force opérante et au delà de toute fin partielle, il semble y avoir place pour cet hôte inconnu et voilé, alors, comme le remarque Platon, il faut que tous ceux qui ont un peu de raison invoquent la divinité au com-
mencement et au terme de leurs actes petits ou grands. C’est ainsi que se vérifie encore ici et que s’explique cette loi dont tout le développement de la science et de la vie humaine a manifesté la vérité; chaque synthèse, une fois constituée, reprend en quelque sorte ses propres éléments pour les marquer de son empreinte et les pénétrer de l’idée supérieure qui est son principe : le rite finit par envelopper tout l’homme et toute sa conduite, de la naissance à la mort.
Aïnsi, en un sens, l’éclosion du sentiment superstitieux et des rites qui lui donnent un corps suppose que l’homme a déjà traversé les formes progressives de la vie individuelle et sociale; ce n’est donc pas sans raison qu’on a soutenu que la religion est surtout un phénomène de solidarité et un corollaire de la société organisée. Mais, en un autre sens, dès la forme la plus rudimentaire de la vie individuelle le germe est posé; et, si peu élevé que soit le degré de culture où l’homme est parvenu, toujours il a une superstition, parce que toujours il découvre, dans son action, comme un reliquat dont il ne trouve pas l'emploi. Toujours aussi c’est de cette perspective supérieure qu'il considère sa vie et qu’il cherche à inspirer sa conduite. Car, si la superstition a pour raison de fermer le cercle de l’action et d’en former comme un système clos, si elle cherche à « boucler » la vie humaine et à organiser une cité parfaite où, par hypothèse, tout serait réciproquement fin et moyen, il faut donc que les formes les plus diverses de l’activité concourent à préparer et à nourrir la foi ou le culte; et il faut, en même temps, qu’une fois conçu et idolâtré l’objet du culte revienne transfigurer et parfaire toutes les ébauches de l’action et toutes les œuvres incomplètes.
C’est pour cela que l’acte superstitieux paraît plus directement procéder des formes les plus complexes qu’une civilisation ait atteintes, puisqu'il commence en quelque sorté où le terrain se dérobe à la marche de l’homme. Mais, s’il semble s’incarner particulièrement dans le plus haut résultat de l’évolution, c’est afin d’y subordonner l’organisation de tout le reste. Ainsi, en un sens, tous les autres actes précèdent et préparent l’action superstitieuse; et, en un sens plus profond, le rite pénètre et fonde tous les autres. Non seulement l'individu, la famille, la cité, l'univers, sont comme le sol nourricier d'où s’épanouit la superstition ainsi qu’une fleur à la fois naturelle et parasitaire; mais, en retour, toutes ces formes de la vie paraissent suspendues à l’acte sacré qui en