LE BESOIN DU CERÉMONIAL
était la fin et qui en devient le principe, qui en contenait l’esprit caché et quien constitue le sceau, la lettre, la pierre angulaire. Point de « rite » sans la famille et la cité; point de famille ni de cité organisées solidement, sans une consécration, sans une pensée mystique.
En tout acte humain, il v a donc une ébauche de mysticité naissante. Dès qu’il rompt la monotonie quotidienne, dès qu’on veut le concevoir comme un tout suffisant et l’achever comnre une créature distincte et viable, on le sacre. Si le train ordinaire des choses nous assoupit, la première exception venue, le plus simple événement qui brise la chaine des habitudes, éveille la réflexion; et la première réflexion, nous ouvrant la vue du mystère, nous jette à l'infini. C’est ainsi que, même dans la vie privée, chaque événement important suscite, non seulement un sentiment et une préoccupation du divin, mais un cérémonial. Ce n’est plus du mysticisme de l’amour ni de l’enthousiasme de l'inspiration ni de toutes les idolàtries successives de l’enfant, de l’amant, du citoyen, du penseur qu'il s’agit à présent, il s’agit du culte positif qui, par une sorte de retour, y prétend mettre ce que toutes ces formes de la vie n'avaient pu d’abord trouver ou retenir en elles-mêmes. La naissance, les décisions solennelles, les périls qui font jaillir une prière ou un vœu, les contrats, la parole engagée, la mort, autant de points saillants où s’accrochent les rites. Partout où il est amené à réfléchir sur ce qu’il fait et sur ce qu'il peut par ses seules forces, l'individu ne veut, ne peut pas ètre seul. Car il ne se sent maitre ni de toute sa puissance, ni des résultats de son effort.
La vie domestique est fondée par des pratiques rituelles : un culte, primitivement entretenu comme la propriété exclusive et essentielle de la famille, la garde. La vie politique est liée, dès l'origine, au respect traditionnel de dévotions minutieuses et d’observances légales : les dieux de la cité antique lui appartiennent, comme elle leur appartient; entre eux et elle, c’est un échange rigoureux de services et de garanties. Et encore à présent, sous des formes moins brutales, quelque chose du même sentiment se retrouve dans la susceptibilité passionnée du citoyen, aux yeux de qui la cause de la patrie est unique, est incomparable, est sainte, est jalousement protégée et aimée d’en haut, comme il l'aime. La patrie symbolise l’objet infini du dévouement. C’est bien : mais ne voit-on pas que, pour quelques-uns, l’État
même devient une idole à laquelle il faut des fêtes, qui n’admet point d'autre culte public que le sien, et qui, au lieu de se considérer comme un degré dans le développement universel de la vie morale et religieuse, ne tolère rien d’extérieur ou de supérieur à sa fantaisie souveraine?
Même chez ceux qui prétendent être affranchis de toute superstition, qu'on remarque ce besoin de rites et cette contrefaçon des cérémonies d’un véritable culte; comme s’il fallait rehausser à tout prix, par une sorte de solennité liturgique, la pauvreté trop visible des actions toutes nues. C’est un besoin, pour l’homme, que le merveilleux et l’occulte : on-lui en donne, fût-ce par un mot grec inscrit sur la porte d’un cimetière. Dès que dans la vie sociale ou dans les habitudes individuelles un trouble, un changement, une inhibition partielle se produit, et dès que la conscience s’éveille en face d’une .décision à prendre, il ne semble plus que ce soit assez de faire tout juste et tout simplement ce que l’on pense à faire. Car si l’on n’agit jamais pour ce qui est parfaitement clair, sans attendre de l'exécution plus qu’il n’y a dans l’idée ou dans le projet, n'est-ce pas qu’il semble logique d'agir au delà même de l'intention toute simple? Pour que ce soit bien fait, il faut, dirait-on, qu’il y ait du superflu dans l’action; et la bizarrerie des formalités est encore une satisfaction pour les esprits naïfs, prêts à demander, même après des longueurs singulièrement oiseuses : « Est-ce déjà fini? »
Ainsi, à chaque progrès offensif de la réflexion, il semble que l’homme cherche à se dégager des entrainements spontanés qui le portaient naïvement hors de lui. Il est prêt à brûler ce qu'il adorait, dès qu'il croit s’être élevé au-dessus. Ce qu'il parait poursuivre d’instinct, c’est sa propre apothéose. Afin de réduire l’objet de son culte, afin de n’avoir d’autres devoirs religieux que ses devoirs humains, n’a-t-il pas pris place lui-même sur l'autel? Et n’a-t-on pas vu, comme d’instructives ébauches, l'avènement messianique de la Raison ou l'essai d’une religion positive de l'Humanité?
— L'acte rituel, sans mélange d'aucun autre, était apparu d'abord comme le culte exclusivement dà à l’objet idolâtré; le rite et l’idole, c'était à la fois la forme et la matière de la superstition. C'est-à-dire que, conme un luxe entièrement superflu et pourtant nécessaire, l’action superstitieuse n'avait d'autre raison que de concilier à l’homme la puissance mystérieuse dont il dépend. Mais à mesure que l'idole s’humanise, le rite vient s'ajouter,