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L'IDOLATRIE SANS IDOLES APPARENTES

pourtant il aime à persuader qu’il y est, et qu’il y est par son fait seul. Même alors qu’il condescend à prescrire des actes spéciaux envers l’être premier qu’avoue sa raison, il considère que la prière ou l’adoration procèdent de:sa seule pensée et de sa volonté propre; et ces actions, qu’il nomme religieuses, sont, comme les autres, débarrassées de toute forme parasitaire et de tout rite obscur et sacramentel : sa superstition, c’est de feindre qu'il n’en a point, et de croire qu'il vit d'idées claires et de pratiques rationnelles; il triomphe, à la pensée qu’il a remplacé les vieux dogmes. C’est une foi, celle-là aussi, et combien crédule et tranchante!

Idoles encore que l’Inconnaissable, que la solidarité universelle, que l’organisme social, que la patrie, que l’amour, que l’art, que la science, dès que la passion s’emparant d’un cœur lui persuade qu’il y trouve de quoi se rassasier, dès qu’elle y consacre toutes les puissances de la tendresse et du dévouement, comme si l’homme y avait enfin trouvé son tout. Si l’évolutionniste, élevant ses conceptions au-dessus des perspectives individuelles ou politiques, considère que se conformer à la nature totale par la connaissance des lois cosmiques est ce qu’il ya -de meilleur pour lui; si le socialiste consacre sa pensée qu’il juge salutaire à une œuvre qu’il juge souverainement importante; si le savant à la foi de marcher vers la vérité pleine et de travailler à devenir le magicien, le prêtre et le devin d’un avenir déjà présent, n'est-ce point que tous attribuent à l'emploi de leur vie et à la

vertu de leur effort une plénitude et une perfection qu'il faut

bien aussi nommer superstitieuses? Car, dans leur état de consciénce, il y a, sur trois parts à faire, deux parts qui sont l'effet d'un désir plutôt que l’expression d’une réalité : ce qu’ils font contient sans doute un sens et une importance; mais sur ce fondement réel, ils ajoutent une double fiction, — la vaine persuasion du caractère souverain et pour ainsi dire sacré de l’objet auquel ils se dévouent pieusement, — l’orgueilleuse prétention de lui rendre un culte approprié; comme si et la fin et le résultat de leurs actes méritaient que la vie fût vécue telle qu'ils Ja font. Ainsi, pour beaucoup, c’est la science même qui devient le fétiche; et ils consentent parfois à jouer devant le peuple un rôle dé magiciens : offrant aux simples des mots savants, des paroles mystérieuses, des symboles scientifiques destinés à satisfaire, chez les ignorants, le besoin vivace du merveilleux, ils proposent un objet

de foi là où ils prétendent trouver, eux, une pleine clarté, et donnent comme obscur aux autres ce qui est lumineux à leur regard, alors qu'ils savent bien qu’au delà de -cette courte lumière ils rencontrent, eux aussi, ténèbres et inconnu; en sorte que, peutêtre à leur insu, ils persuadent aux crédules que toute l’obscurité est déjà clarté pour eux-mêmes, faisant adorer leur science comme le mystère dévoilé et le miracle permanent.

Ainsi, là mème où les actes semblent le plus rigoureusement déterminés el où la vie paraît réduite à la sécheresse de contours géométriques, dans la conception la plus scientifique qu’on puisse se feindre de l’existence humaine, d'où tout sentiment, tout élan de foi, toute apparence de superstition est bannie d'intention et de fait, subsisté donc un immense postulat. Et plus, faut-il dire, cette conception et ces actions semblent positives, plus elles révèlent de candeur et d'illusions chez ceux qui sont assez peu clairvoyants et assez illuminés par leur propre ardeur, pour ne plus voir écrite en eux et dans l’univérs que la gloire, la puissance et la divinité de la science. On ne trouve le divin nulle part quand on ne le porte pas en soi. Mais on ne peut le supprimer partout qu’en le concentrant en soi et qu’en suppléant à la foi absente par une crédulité nouvelle.

Puisque toute conviction même négative et toute forme de la libre pensée est encore une superstition, il n’est donc pas surprenant que la critique pousse toujours sa pointe plus avant. Par une protestation contre le culte austère d’un impératif moral voilé comme Isis, contre l’idole métaphysique des systèmes adéquats à l'univers, contre la dévotion tyrannique d’une Science qui allie parfois à la crédule témérité d’un enfant une insolence de parvenue, se lève, dans beaucoup d’âmes contemporaines, ce qu’on a nommé le nouveau mysticisme. Nouveau, en effet, parce qu’il prétend rester fondé sur la science même et sur toutes les négations de la critique moderne, sans en renier une seule; nouveau, parce que, sympathique à toutes les superstitions du passé, curieux des croyances populaires, des rites, des formes sacramentelles, des pratiques littérales auxquelles il se prête même parfois, il pense marquer un progrès de plus dans ce qu’il appelle

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justement l’irréligion, tout en demeurant plus religieux que ne l’est la dévotion la plus orthodoxe. Et comme si désormais cet or fin de la vraie piété laïque était purifié de tout alliage, le mystique impie fond en une seule aspiration le sentiment, le culte et l’objet même de son adoration. C’est le mystère de son action et la ferveur de son cœur qu’il encense. Il est piétiste lui aussi à sa facon.

Comment donc s’opère ce prodige” Et par quelle subtilité de sentiments se flatte-t-on de découvrir l'entrée de la chapelle toujours ouverte, où chacun monte à l’autel, où l’énigme est dévoilée et le repos de la volonté enfin trouvé”? La disposition religieuse des nouveaux mystiques semble composée, ainsi qu’un parfum léger, de ces deux essences : nul acte où l’on ne sente comme un enivrement et une exaltation salutaire, ainsi qu’au souffle de l’infini passant sur l’âme; nul acte où l’on ne sente que l’objet du dévouement, que le résultat de l'effort est chimérique, fini, nul. Et c’est parce qu'il est vain, parce qu'il est décevant d'agir qu'il est beau, désintéressé et pieux de le faire. Plus l’acte, semble-t-il, est vide de tout objet, plus aussi se développe la conscience satisfaite d’une suffisance et d’une plénitude subjective. Le fidèle naïf projetait au dehors son amour et son tout : à force d’analyse, ne peut-on restreindre son culte en soi, et, pour n’adorer rien, s'adorer soi-même? Non seulement le raffiné, en sa souveraineté divine, ne veut plus s’astreindre à aucun acte spécial d'aucune religion naturelle; mais, pour lui, 1l n’y a plus aucune règle spéciale en aucun acte; en raison de l'infinie variété des circonstances et des sentiments qu’il traverse, nul critérium de conduite ne s’impose à lui. En sorte que, si ce qu’il fait lui importe peu, agir du moins, et encore agir, est la grande vertu, la source intarissable du sentiment, le culte; le culte sans objet, sans croyance, sans rite, sans sacerdocé, sans rien d'autre, le Culte. Et n’est-ce

point ce même sentiment qui, sous une forme moins subtile et

plus généreuse, inspire ces apôtres laïques, ces prédicateurs de pitié et de dévouement, dont le Credo et le Décalogue se résument en un mot : l'Action”?

Agir pour agir devient donc la superstition de ceux qui n’en veulent plus d’autre. Quel est le sens de cette singulière dévotion? et cetle subtile disposition se fonde-t-elle sur la vérité de sentiments éprouvés? — Dans l’action, quelque effort qu’on puisse faire pour la restreindre à ce que la science apprend à l’homme

de lui-même et de l'univers, le meilleur demeure réfractaire à toute analyse. On a réussi à dévoiler la vanité de tout le reste; mais, si vaines que soient les fins d’une activité toujours déçue et toujours renaissante, l’action même reste enveloppée comme d’un nuage d’encens qui en dérobe les brutales misères et la nullité. Chaque acte, chaque œuvre est infirme, manquée, imparfaite, mais agir révèle ce mystère de l’impuissance qui contient l'aspiration infinie du cœur. Loin donc de chercher à se fonder sur la suffisance de quoique ce soit, la volonté triomphe de l'insuffisance de tout; elle adore ce qui lui échappe et la dépasse à jamais; elle est divine, durant qu’elle vit, qu’elle aime, qu’elle produit, qu’elle se dépense, même stérilement : à tous les actes superstitieux qui prétendaient étreindre et fixer l’absolu, ne survit que la superstition de l’action et la foi du devenir, mieux encore l’amour de ce qui ne peut être fait ni touché, de ce qui n’est pas et ne sera pas réel. On avait voulu concentrer toute la réalité des choses dans l’action humaine et la faire participer à la solidité de tout ce qui est, semble-t-il, sans elle. N’est-elle pas au contraire le rêve qui dévore la substance des phénomènes, le gouffre où s’abime toute apparence d'existence? et n’aurions-nous parcouru ce long circuit de l'enquête scientifique que pour revenir au point de départ, au vide?

C'est un grand service à rendre à l’homme, le plus grand de tous, que de faire évanouir successivement à ses yeux toutes les superstitions, mais afin d'obtenir en lui le pur sentiment de l’attente religieuse. Combien il imp@rte de ne pas laisser perdre ce bénéfice de l’impitovable Critique, de ne pas laisser dévier le grand courant du mysticisme aujourd’hui renaissant, de ne pas laisser retomber cet effort d’une générosité, sans doute sincère, dans le vide de satisfactions illusoires qui arrêteraient les volontés et en feraient avorter l'élan! Il v a dans l’œuvre destructrice de la pensée un grand sens religieux ; aussi, au lieu de refouler ce mouvement, faut-il, de tout son pouvoir, fémpêcher de s’arrêter prématurément. Rien de plus vrai, rien de plus nécessaire que de regarder, à l’orgueil ou à la naïveté près, le métaphysicien épris de ses constructions, l'artiste amoureux de son œuvre, le dévot de

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