LA SUPERSTITION DE L'IRRÉLIGION
l'idéal moral ou l’apôtre de l’action pour l’action, comme un sauvage féticheur : de part et d'autre, même prétention et même présomption; tous également se persuadent faire leur dieu sans Dieu. Mettre à nu le néant de cet effort humain, c’est œuvre de pieuse impiété.
Car s’il s’en tient à ses conclusions négatives; s’il s’y complait avec l'espoir d’avoir confisqué et comme dissous le divin; s’il triomphe d’avoir creusé en soi un abime assez profond pour y ensevelir à jamais son action et toutes choses, l’impie n’est pas encore assez impie. [l garde la superstition de n’en point avoir; il reste idolâtre. C’est lui qui, en dépit de son allure d’avantcoureur et de porte-lumière, demeure rétrograde et enténébré. II faut donc pénétrer plus loin et percer cette dernière idole, la seuleà laquelle l’homme pourrait encore s'attacher afin de se persuader qu'il se suffit pleinement. S'il y a dans l'action superstitieuse, à côté d’une illusion mobile et périssable, un mouvement sincère et invincible de la volonté, qu’on prenne garde, en l’analysant, de ne pas prendre l’illusoire pour le réel et le réel pour lillusoire.
A traverser l’immense champ du phénomène, l’homme n’a gagné qu'à dégager plus clairement un mystère qui survit à l'usage, en apparence complet, de toutes ses puissances. Ce reliquat n’est point à ajouter à l’action voulue, il y est déjà; et, en le posant, la volonté d’où procède l’acte en exige l'emploi. Vainement essaie-t-on de le consacrer par un rite à l’objet fictif d’un culte idolâtrique. Vainement prétend-on le sceller dans chacune: des actions qu’on marque d’un caractère sacré, ou le déposer comme un pesant embarras dans quelqu’un des phénomènes dont ce besoin caché nous avait fait sentir l’inanité. Vainement, à mesure que la conscience renonce à la chimérique ambition de le confisquer, veut-on n'adorer que l’inconnaissable et l’inaccessible. De toutes ces tentatives, il ne ressort que cette conclusion doublement impérieuse : il est impossible de ne pas reconnaitre l'insuffisance de tout l’ordre naturel et de ne point éprouver un besoin ultérieur; il est impossible de trouver en soi de quoi contenter ce- besoin religieux. C’est nécessaire; et c'est impraticable. Voilà, toutes brutes, les cônclusions du déterminismè de l’action: humaine.
Mais, en cette crise pour ainsi dire désespérée, qu'il est aisé de pervertir, par la perfidie peut-être inconsciente d’une interpréta-
tion à rebours, cette double constatation forcée! C’est ce sophisme, caché sous toutes les formes de la superstition aussi bien que de l’'impiété, dont enfin il faut mettre à nu toute la grossière subtilité. Au lieu d’avouer que l’homme est impuissant à susciter, pour son besoin nécessaire du divin, une satisfaction quelconque, l’on conclut que toute satisfaction religieuse est nécessairement impuissarite à assouvir un besoin chimérique.
Après qu'il a percé à jour la fausseté de toutes les idoles et de toutes les superstitions, c’est une tentation subtile de l’orgueil toujours avide de se suffire, que de se glorifier, en reconnaissant l'infirmité humaine, de la connaître. Par une singulière illusion, l’on finit par se contenter d’une faiblesse qu'il faut être si puissant pour sentir et si clairvoyant pour discerner; on reste satisfait de ne pouvoir se satisfaire. Et, tandis qu’on regarde de haut tous ceux qui ont arrêté leurs yeux et emprisonné leur vie dans une formule quelconque, on s'arrête aussi à les considérer. Cette action humaine dont on n’a éprouvé l'insuffisance que parce qu'on voulait qu'elle se suffit enfin, on veut enfin qu'elle soit insuffisante parce qu'on juge que c'est le seul moyen de s’y tenir et de s y suffire. Démêle-t-on l’équivoque”? remarque-t-on le cercle où l'on s'enferme par un décret arbitraire et vicieux? sent-on renaitre, par une inconséquence, le conflit mortel de deux volontés? et ne voit-on pas vers quelle forme raffinée d’intolérance, l'on est prêt, sous prétexte d'indifférence et de tolérance, à tomber? Si le despotisme des idées claires et des certitudes scientifiques est terrible parce qu'il semble ne laisser aucun refuge d'ombre à ceux qu'il enveloppe de lumière, il ne réussit pourtant pas à violer l'asile du mystère environnant. Plus redoutable donc la tyrannie de l'obscurité; car elle pèse dans la nuit sur ceux qui se croient en sécurité; elle leur interdit, non pas de voir à la limite de leur science une pénombre tutélaire, maïs de sortir des ténèbres et d'espérer qu’une lueur brillera jamais dans l’abîime d'où sort et où retombe leur pensée et leur action.
Qu'en sait-on en effel? et si on croit le savoir, quel est le mécanisme de cette foi en la cécité forcée? L'irréligion mystique, elle aussi, est une superstition du moment où, de l'impuissance réelle de la volonté humaine et des absurdes dévotions du fétichisme, du faux mysticisme de la science, ou des rêveries de la théosophie, elle conclut à l'impossibilité de toute révélation ultérieure. Une iinpuissance peut être constatée, mais non une impossibilité.