IMPOSSIBILITÉ DE REMÉDIER AUX SUITES DE L'ACTION
Au dedans, pèse sur notre conduite une fatalité qui pour être moins apparente n’en est que plus terrible. Le pire n'est pas peut-être de ne pouvoir changer nos actes, c’est que nos actes nous changent, au point que nous ne pouvons plus nous changer nous-mêmes. — Nous souhaiterions parfois de ne pas accepter les conséquences avantageuses d’une faute comme point de départ pour l’avenir. Mais l'effet corrupteur de l’action, c’est justement de provoquer de nouveaux jugements et de renverser les perspectives intérieures de la conscience. — Nous souhaiterions parfois de rompre avec un passé gênant et tyrannique qui nous expose sans cesse à de nouvelles compromissions par la logique même du désordre. Mais, pour revenir en arrière et pour supprimer, avec l’entrainement coupable, toute la couvée des honteux désirs qui avaient éclos dans l'ombre, il faudrait quelque chose de plus qu’une crainte égoïste ou qu’une velléité de sagesse et de droiture. Qui donc demeure capable de ce déchirement plus radical qui ouvre au soleil le fond d’une conscience ? Il est des instants où les passions parlent et décident, comme si elles ne laissaient à l’homme que le droit de s'étonner de l'inspiration criminelle qu’elles révèlent : révélation parfois violente comme un coup d’État et soudaine, mais après quelle longue préméditation et quelles insensibles perfidies !
Ainsi donc, avant, pendant, après nos actes, il y a dépendance contrainte, défaillance. C’est ce fonds de servitude et de faiblesse que force à se dévoiler l’urgence de l'action : ce qu’on ne voulait pas, ce que l’on ne voudrait plus peut-être, on sait qu'on l’a fait et qu'on l’a voulu; la souillure en reste. Et qu'est-ce que se souiller en effet, sinon mêler ensemble deux volontés hostiles, l’une qui semble ne prendre son élan qu’en elle-même, l’autre qui apporte au courant de l’action l’impureté d’une eau étrangere? Si l'impuissance où l’homme se sent d’achever tout seul la moindre de ses œuvres l’a porté à toutes les formes de la superstition, l'impossibilité où il est de diriger souverainement sa propre vie et de se purifier lui-même, lui a inspiré toute la variété des supplications, des prières et des sacrifices propitiatoires.
— Si l’on n’avait pas mesuré d’abord toute la puissance de la volonté humaine, si l’on n’avait point parcouru toute la belle ordonnance des phénomènes qu’elle réussit à organiser, il semblerait peut-être que ces constatations ne sont pas définitives ni ces contradictions insolubles ni ces condamnations sans appel.