L’APPARENT AVORTEMENT DE L'ACTION VOULUE
Mais, après l'analyse de l’action, il n'y a plus d’échappatoire : c’est un fait; et la force de ce fait, c’est qu’il est déterminé par la méthode scientifique des résidus. Voyant tout ce qu’on a pu, on voit précisément tout ce qu’on ne peut pas. Et si l’on a montré, jusqu’au paradoxe, la puissance, n’est-ce point pour faire sentir, jusqu’à l’évidence, l’infirmité du vouloir humain? Ce qu’on ne peut faire ou défaire comme on le veut prouve qu’on ne veut pas, avec une pieine indépendance, cela même qu'on réussit à produire ou à guérir. Ainsi donc tout ce grand effort qu’a tenté l’homme pour se soulever vers quelque chose n’a-t-il paru réussir d’abord que pour retomber plus misérablement? Partie en conquérante victorieuse, la volonté est-elle condamnée à échouer, par la grandeur même de ses ambitions?
Déception, semble-t-il, d'autant plus incurable que ce n’est point faute d’avoir agi ni consenti à tout ce qui s’offrait à elle, mais que c'est pour avoir épuisé tout, pour s'être prêtée à toutes les expériences, pour avoir affronté les souffrances et les souillures de la vie que la volonté avorte ainsi. Agir est bien, pour quelque temps : c’est un traitement et comme une psychothérapie qui ranime un peu de confiance en donnant à qui s’y soumet la belle illusion d’une foi ou d’un amour fécond. Mais après? vivre pour vivre, n’est ce pas finalement absurde et cruel? L'homme a beau chercher en lui ou hors de lui, dans l'infini de la science ou de l’univers; il est encore seul, et il ne peut rester seul. Cette impuissance sentie n’est pas l'effet de son ignorance; tout au contraire, plus il sait, plus il a, plus il est, et plus aussi s’avive la conscience qu'il n’a point, qu'il n’est pas ce qu’il veut. On dirait qu’en jetant en lui toutes les satisfactions des sens, de l'esprit et du cœur, il ne fasse que creuser un abime. Aussi bien par la joie que par la souffrance, par le succès que par l’échec, par la possession que par l’indigence, le voici acculé à cette brutale constatation : quoi que la volonté ait réussi à atteindre par ses seules forces, l’action n'est point encore égalée au vouloir dont elle procède ; la volonté ne s’est pas encore voulue elle-
même tout entière. Les apparents avortements de l’action, les
douleurs ou les défaillances qui la traversent et la grèvent, les souillures dont elle demeure incapable de se laver, la mort et tout ce déterminisme des contradictions pratiques ne fait que révéler plus impérieusement cette foncière impuissance.