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CHAPITRE I COMMENT ON PRÉTEND QUE LE PROBLÈME MORAL N'EXISTE PAS

Il n’y a problèmes plus insolubles que ceux qui n’existent pas. Serait-ce le cas du problème de l’action, et le plus sûr moyen de le trancher, le seul, n’est-il pas de le supprimer? Est-ce que pour alléger les consciences et pour rendre à la vie sa grâce, sa légèereté et sa gaieté, il ne serait pas bon de décharger les actes humains de leur sérieux incompréhensible et de leur mystérieuse réalité? La question de notre destinée est effrayante, douloureuse même, quand on a la naïveté d’y croire, et d’y chercher une réponse quelle qu’elle soit, épicurienne, bouddhique ou chrétienne : il faut ne point la poser du tout.

IL est vrai que ce n’est pas aussi simple qu’on l’imagine d’abord; car l’abstention ou la négation est encore une solution; et il y a longtemps que les esprits déliés ont reconnu la duperie de la pensée neutre ou libre. — Se prononcer pour ou contre, c’est également se laisser prendre dans l’engrenage et y être dévoré tout entier. Peu importe ce qu’on est, ce qu’on pense et ce qu’on fait, si l’on est, si l’on pense et si l’on agit; on n’a pas fait évanouir l'illusion pesante : il y a toujours un sujet devant un objet;

l’idole a pu changer, mais le culte, mais l’adorateur restent. — Éviter de se prononcer, en croyant qu’on y peut parvenir, autre illusion des vues courtes : il faut en effet compter avec cette contrainte qui, l'expérience en est faite, nous force perpétuellement à l’action. Nul espoir de s’en affranchir, même en luttant contre elle, même par l'inertie; car dans l’ascétisme plus que dans les violences de la passion, il se dépense une prodigieuse énergie; et l’activité profite de tous les oublis et des abdications aussi bien que de tous les efforts tentés pour la réduire. L’inaction est un difficile métier : otium/ qu'il y faut de délicatesse et d'habileté; et peut-on même y réussir jamais entièrement !

Y aura-t-il vraiment une sagesse assez fine pour déméler les subtilités de la nature, et pour lui céder en apparence, puisqu'il faut céder, tout en se libérant de ses artificieux mensonges”?

Être dupe sans savoir qu'on l’est, c’est le ridicule malheur des convaincus, des passionnés, des barbares. Mais être dupe en sachant qu'on l’est, en se prêtant à l'illusion, en jouissant de tout comme d’une vaine et amusante farce; agir, comme c’est nécessaire, mais en tuant l’action par la sécheresse de la science, et la science par la fécondité du rève, sans jamais se contenter même de l'ombre d’une ombre; s’anéantir savamment et délicieusement, ne sera-ce point le salut connu et possédé des meilleurs et des plus avisés, les seuls qui auront le droit de dire qu'ils ont résolu le grand problème, parce qu’ils auront vu qu'il n’y en a pas?

Le charmant tour de force et l’utile tactique! il est bon d'y regarder de près et d'en apprécier le fin. Car pour supprimer tout, il importe et il suffit, à ce qu’il parait, d’être toute science, toute sensation et toute action : en égalant sa pensée et sa vie à l’universelle vanité, on ne parait s'emplir que pour être plus vide. Et si en effet il n'y a point de problème ni de destinée, le plus simple et le plus sûr pour s’en apercevoir n'est-il pas de s’abandonner au libre courant de la nature, en sortant des fictions et des préjugés étrécissants afin de rentrer dans le mouvement de la vie universelle et de retrouver par toutes les forces de la réflexion la paix féconde de l’inconscience !?

1. Plusieurs des expressions de ce chapitre sont empruntées à quelques-uns des écrivains contemporains; j’ai préféré ne les pas citer, afin de ne point paraitre indiscrètement leur imputer des intentions qu'ils n’ont peut-être pas : étals d’âme ou tendances indécises dont j'essaye ici de dégager la doctrine qui les inspire sourdement.

Recucillons d'abord, de la fine fleur de la pensée, toute l’essence subtile et meurtrière qu'elle distille.

Point d'erreur, dit-on, qui n'ait une âme de vérité; point de vérilé, semble-t-il, qui ne porte un poids d'erreur. S’arrêter à un Jugenient quelconque et y tenir serait pédantisme et naïveté. Garder une attitude nette et fixe, croire que « c’est arrivé », mettre les mains à la pâte, se frotter aux hommes, disputer sa place, faire cette vilaine chose qu'exprime ce vilain mot, s’affirmer, introduire consciencieusement une unité rigide dans l'organisme d'une pensée ou la conduite d’une vie, fi! la ridicule étroitesse el l'énorme grossièreté. Tous les systèmes philosophiques, même les plus opposés, se sont pris au même piège : ils oni toujours cherché la relation de l'être et du connaître, du réel et de l'idéal, et ils ont pensé la définir. L’argument no gique se retrouve au fond de tout dogmatisme, même sceptique : de l’'Inconnaissable il est connu qu'il ne peut être connu; du Pessiimisme, on peut dire qu'il est encore un optimisme puisqu'il a une doctrine, et montre un but. Affirmer que le néant est, la Joyeuse plaisanterie, el comme on doit être gai quand on sait que l'être n'est pas, et que n'être pas est le souverain bien! heureux désespérés qui ont rencontré leur idéal, sans voir que s’il est, n'est plus et qu’en s’y ruant ils font le jeu de cette nature ironique qu'ils se vantent de confondre, Non seulement tout monisme, c’est-à-dire toute doctrine qui prétend ramener à l'unité le principe de Red . le Sn de l'existence, mais tout sysqh Macon, inspirée par une a Te est une Et

I n'ya de de vérité que dans la contradiction, et les opinions ne sont sûres que si l’on en change; non qu’on se fasse de la contradiction même et de l'indifférence une nouvelle idole. Par largeur, on arrivera à traverser l'intolérance, afin de goûter aux charmes de l’étroitesse d'esprit. Tantôt on s’enchantera des acrobaties d’une dialectique transcendantale, tantôt dédaignant la pesanteur d’une armure même légère, on rira des lourdauds qui, casque en tête, se battent selon les règles, dans un corps à corps avec le vent. Par l’histoire, être de tous les temps et de toutes les races; par la science, appartenir à tout l’espace et égaler l’uni-

vers; par la philosophie, devenir le théâtre de la bataille interminable des systèmes, porter en soi l’idéalisme et le positivisme, le criticisme et l’évolutionnisme, et se repaitre du carnage des idées; par l’art, s'initier à la divine grâce des frivolités sérieuses, au fétichisme des civilisations avancées, quelle aimable industrie pour se donner à tout sans donner rien, pour réserver cet inépuisable pouvoir d'esprit tour à tour sympathique et destructeur, pour tisser et défaire sans relâche comme une toile de Pénélope la vivante parure du Dieu qui ne sera jamais! On s’agenouille devant tous les autels, et on se relève en souriant pour courir à de nouvelles amours; on s’enferme un instant dans la lettre afin de pénétrer au sanctuaire de l'esprit. Si devant la grandeur du mystère parloul répandu l’on sent comme un frisson de religieuse horreur, vite on s’abrite derrière les épaisses certitudes des sens : on se sert des certitudes brutales pour dissiper les rêves, des rêves pour sublimer la science, et tout n’est plus que figures peintes en l'air. L’on sait qu’il y a contre l’abus du positif des réactions inévitables, et l’on s’y prête dévotement, ni plus ni moins disposé à vénérer la cornue du chimiste qu’à se prosterner sous l’ineffable splendenr du néant dévoilé à l’âme. Tel se plait à mêler 1es extrêmes et à composer dans un seul état de conscience l'érotisme avec lascélisme mystique; tel, à l’aide de cloisons étanches, développe parallèlement un double rôle d’alcoolique et d'idéaliste. Tour à tour, ou à la fois, l’on goûte, l’on aime, l’on pratique différentes religions et l’on savoure toutes les conceptions du ciel par le dilettantisme de la vie future.

Parfois même cette ondoyante et diverse sagesse feint de s'ignorer afin de mieux perdre l’odieuse apparence d’un système, afin de garder par son incurable légèreté le plaisir d’une inquiétude ou d’un risque. On se flatte, mais sans contention et comme d'une belle espérance, d’esquiver à jamais les questions troublantes, les solutions tourmentantes, les sanctions menaçantes; on n’affirme pas le néant pour mieux s'assurer de ne pas reucontrer l'être; et on vit dans le phénomène qui est et qui n’est pas.

| N'allez point dire à nos habiles que sous leur libre jeu et la souplesse de leurs attitudes fuyantes se cachent un parti pris, une méthode originale, une réponse au problème de la destinée, et d’involontaires préoccupations : c’est faux, on ne fuit pas ce qui n'est pas. Ne leur répètez point l’objection banale, que l'absence

de solution en est encore une : c’est faux. Ne les interrogez pas,

PR it à ce

ne les pressez pas : nulle demande n’a de sens, parce que toute réponse, si l’on n’y sent pas le mensonge inévitable, est fausse; de quelle nuance est la gorge du pigeon? la pensée exprimée est déjà une tromperie. Si l’on a toutes les curiosités c’est pour être plus libre d’écarter toute indiscrète inquisition; il y a beau temps qu’on a percé à jour la vanité des discussions, et qu'on sait être toujours de l’avis du contradicteur : réfuter qui ou quoi que ce soit est du dernier béotien. Ni offensive ni défensive, pour qui joue à qui perd gagne c’est l’art d’être invincible.

Et c’est la vraie panacée : elle corrige, par l’effusion mystique, la rigueur des sciences positives, et mêlant au même creuset lidole vieillie des idées claires avec la beauté plus fraîche du noumène, de l'inconscient et de l’inconnaissable, elle oint l'esprit classique d’une huile assouplissante, Aux secs, elle donne l'abondance variée; aux étroits, la largeur; aux doctrinaires, le doute; aux fanatiques, l'ironie ; à la froide impiété, un parfum d’encens; au matérialisme, l'idéal. Grâce à elle, admirez comme notre temps, après qu'il a baisé les siècles ses ainés, les soufflette sur l’autre joue ; sachez-lui gré de faire bonne justice de certaines objections sottement spirituelles qui enchantaient Voltaire; d'accepter et de dépasser tous les revirements de l'opinion; d’user si vite ses cultes qu'on revient à ceux de l’Indeet qu'avant cette fin de siècle on prétendra faire du catholicisme même une nouvelle parure à la mode; d'attendre comme une perpétuelle renaissance et de faire croitre du goût de l’anarchie le besoin d’une règle souple et ferme; aimez à voir s'élever, comme jadis à Alexandrie, dans la confusion des idées, parmi les trafics, sous l’oppression des jouissances ou des souffrances matérielles, un violent souffle de mysticisme et une passion du merveilleux; soyez fier de votre front élargi pour comprendre plus d’une sorte de beauté, pour embrasser toute la variété infinie des pensées, la logique des contraires, la géométrie renouvelée, la nature conquise. Mais derrière cet éclat, cette générosité, cet étalage, vous vous plairez à considérer la vaine science qui se plait à faire la vaine, vous vous amuserez au ridicule spectacle des ambitions, des affaires, des sy<tèmes; et au milieu de toutes les divertissantes folies du monde, vous triompherez en sentant au cœur, en mesurant du regard le vide infini de ce qu’on appelle vivre et agir.

Ainsi la pensée, par la double arme de la sympathie universelle et de l’analyse impitoyable, réussit à jouer avec la nature,

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