PERTE
comme elle joue avec nous. Beati qui ludunt : un jeu, voilà la sagesse de la vie; un jeu, mais noble et poignant, et qui se prend parfois au sérieux pour que ce soit mieux un jeu, et davantage une illusion, victorieuse de toutes les illusions. Pauvre Nature aux mille visages, qui sembles t’ingénier par la perpétuelle génération des contraires à varier tes appâts pour toutes les crédulités, il suffit de mordre à toutes tes amorces et de se livrer à tes caprices de Protée, pour que tu t’empoisonnes par tes propres artifices et pour que tu sois vaincue dans ton triomphe : mieux nous t’embrassons, plus nous t’échappons; en devenant tout ce que tu es, nous mettons au cœur de toute chose le ver qui ronge; nous nous sublilisons nous-même avec tout le reste, passant entre le ciel et l’enfer dans l’agile chassé-croisé des contradictions. Avec même respect et même dédain pour le oui et pour le non, il fait bon les loger ensemble et les laisser s’entre-dévorer; ironie et bienveillance, c’est tout un, l’universel passe-partout, l’universel dissolvant. On ne peut tout connaitreet tout affirmer, sans tout nier; et la science parfaite de l’esthète s’évanouit d’elle-mème dans l’absolue fanité de tout.
Le problème spéculatif de l’action semble bien supprimé : le.
problème pratique le e le sera- b il également? LE PA 3 =
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Le dilettantisme de l’art et de la science ne se suffit pas longtemps : il se complète vite par le dilettantisme de la sensation et de l’action. Car pour pour la plupart, ce n’est plus assez qu'un travail de tête révèle à l'imagination l'univers de l'expérience sentimentale; rien de tel sans doute que le dévot de l'idéal pour frayer la route au pratiquant des sens et pour finir par l’envier ou par le suivre : mais n'y a-t-il pas dans la dépravation calculée le principe d’un art et même d’une science qu'aucune fiction spéculative n’égalerait? et si un désir d'émotions ignorées semble la loi commune de l’intoxication littéraire, il se cache aussi, en revanche, dans la dissolution pratique une source d’inventions et de pensées dissolvantes. Le meilleur moyen d’assouplir l'esprit et de l’affranchir des étroits préjugés qui bornent son horizon sur la vie, n’estce pas en effet de les dépasser, et, pour tout comprendre, de tout sentir: moins dépravé, on serait, estime-t-on, moins intelligent.
Non qu’il faille ruiner la superstition de la pudeur ou dela
piété même : grand serait le dommage, parce que le plaisir et l'amour du mal ne sont parfaits que grâce au piquant de la contradiction intérieure et à la saveur du fruit défendu, comme pour ces filles galantes qui ont l’épice d’un prie-Dieu. C'est aviver la jouissance que d’en faire une synthèse de sentiments opposés et d'y éprouver, par la variété des contacts et des contrastes, comme la caresse multiple d’une fine et épaisse chevelure. « L'âme au septième ciel ravie, le corps plus humble sous les tables », le libertin mystique, « poète chrétien aux cuisses de faune », découvrira ce que l’adultère a de purifiant, ou devinera toute la volupté de corrompre une âme vierge.
Mais ces contrastes savants de la sensation ne servent pas seulement à l’affiner, ils la décomposent et ne l’allument que pour la
consumer. Insinuant à la fois au même cœur les plus exquises
délicatesses et les plus impures ardeurs, ils hâtent la dispersion et pour ainsi dire l'agonie de la personne morale. Plus de sentiments simples et sincères : rien de réel, partant rien de bon ni de mauvais. Si tout connaître anéantit du même coup l’objet et le sujet de la connaissance, tout sentir achève dans la pratique ce mervéilleux œuvre de la science.
Comment donc varier et multiplier assez nos sensations pour échapper à la vérité décevante des impressions simples et à fa trompeuse lucidité de la vie? Une sagesse moins avisée conseillerait sans doute l’ataraxie du rêveur universel qui ne s'engage point dans l’action afin de se jouer en se renouvelant plus librement, et qui jouit du monde comme du grain d’opium dont il tire la fumée de ses songes, de la vie comme de l’ombre tremblante d’une brume au clair de lune : entre l'ironie et le fanatisme s’il lui fallait opter selon-l’äbondance de volupté qu'il peutespérer de l’un ou de l’autre, itécouterait peut-être l'appel de cette paresse voluptueuse qui redoute les souillures et les emportements de l’action. Fausse sagesse, et timide encore, et démodée que celle-là! Voyez comme aujourd'hui, avec des dons infiniment puissants d'analyse, les plus délicats aspirent à l’action, comme ils s'efforcent « de concilier les pratiques de la vie intérieure avec Les nécessités de la vie active »; voyez même combien, sans renoncer à la souveraine ironie de la critique, l’on applaudit à quiconque parait avoir la hardiesse d’une opinion tranchante et fait mine d'entrer dans les esprits comme un coin aigu par la netteté rigoureuse et la vigueur des convictions!
Cest qu’il y à dans la pratique une source inépuisable de sensations, de contradictions et de déceptions nouvelles; c’est que l'action la plus généreuse sait être une dépravation, une destruction de plus. L'essentiel est donc de « mécaniser son âme » pour qu’elle produise à volonté toutes les émotions connues, d’être sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et les plus passagers, de traverser plus de formes de vie, et d’illuminer chaque soir de nouveaux univers comme des cirques joyeux où l’on s’apparaît à soi-même, dressé en haute école : cabotinage supérieur où l’on s'enorgueillit de sentir toute une vie s’épuiser en des occupations méprisables, science de la déliquescence qu’on jouit de posséder en la trouvant admirable et honteuse.
A vrai dire, agir ainsi, c'est moins agir qu'instituer des expériences de scepticisme pratique, et par cet « essayisme en action » s’enivrer de l’énergique poison qui tue non pas la vie individuelle puisqu'elle n’est pas réelle, mais l'illusion de la vie. L’égoïsme sensuel garde tout pour soi, il est le dernier mot d’un passé qui meurt; le fanatisme, lui, représente le premier mot d’un avenir; c’est.ce double état que l’ascète voluptueux résumé dans son présent : pour lui, l’action est tout ensemble la fin d’un monde et le commencement d’un monde nouveau; à travers ses palinodies, il ne meurt sans cesse que pour ressusciter, et ne ressuscite que pour mourir encore, pour mieux détruire la variété de ses propres émotions d'artiste, et construire plus de mondes différents, pour mieux sentir que tout est irréalisable, que tout est irréel, et pour adorer, dans ces chimères mêmes, l'éternité de ce qui meurt sans cesse en lui et par lui. Toujours prêt à se déjuger, toujours occupé à se mouvoir et à se diviser, toutes les routes lui sont également bonnes et sûres, même les chemins mal famés qui mènent à Damas; toutes les rencontres lui sont égalementattrayantes et instructives. Il s'enfonce dans son rêve, sans redouter que peu à peu un enchainement régulier des images ou qu'une soudaine impulsion née du songe même amène l’éveil : qu’a-t-il à craindre, puisque plus il se heurte et s’éclaire au réel, plus il en éprouve la nullité?
Aussi, tout après qu'avec une sorte d’irritation sensuelle l’esthète semblait vouloir presser dans ses bras ses chères idoles, les préserver contre la destruction et « jouir par une sensation plus forte que les siècles de ce qui est en train de mourir », il cherche une nouvelle formule à travers de nouvelles expériences; et quand il parait « haussé jusqu’à ce total des émotions qui est son moi,
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qui est son Dieu », quand il réussit à « vivre tout son être, tout l'Étre passé, présent et avenir, en le saisissant comme Éternel », alors ne pouvant, ne voulant pas aspirer à l’absolu seul, il redescend à ces violents mouvements qui sont ce qu’il aime, parce qu’une chose demeure qui seule lui importe, c’est d’être muni contre le dégoût et l’atonie, c’est d’avoir encore besoin, c’est « d’être emporté, à travers le divin Inconscient, par la petite secousse des désirs qui, propagée d’un passé illimité à un avenir illimité, anime indifféremment toutes ces formes mouvantes, qualifiées d'erreurs où de vérités par nos jugements à courte vue ».
En venir au pessimisme, au suicide, allons donc! ce serait croire qu'il y a du sérieux au monde. Ardent et sceptique, s'amusant aux moyens sans souci du but, sentant qu’il n’y a que des manières de voir, que chacune d'elles contredit l’autre et que nous pouvons avec un peu d’habileté les avoir toutes sur un même objet, l’essayiste cherche la paix, le repos et le bonheur avec la conviction qu'il ne les trouvera jamais; et ,« pour échapper au malaise des enfants honorables qui naît: d’une disproportion entre l’objet qu'ils rêvaient et celui qu’ils atteignent », il met sa félicité dans les expériences vaines qu'il institue, non dans les résultats qu’elles semblaient promettre. |
Connaitre ainsi la parfaite sérénité du détachement absolu en même temps que l’ardeur troublée d’une âme militante, unir tous les charmes de la vie savante, artistique, voluptueuse et religieuse à la sécurité paisible de la mort, garder avec l’agilité dun clown l'inertie d’un cadavre, & perinde ac cadaver », se pénétrer des exercices de saint Ignace tout en se jetant dans la mêlée des. intrigues politiques, n'est-ce point la perfection et comme la sainteté de la perversion?
Cherchez maintenant le problème : on vous défie bien de le retrouver. L'instrument du salut, l’objet du nouveau-culte, c’est. le talent, l’inestimable virtuosité de l’escrimeur qui, partout et nulle part, n’est jamais là où on frappe. Le moyen de se fâcher contre Arlequin? comme le baladin converti qui, ne sachant point psalmodier au chœur, s’en allait, pendant l'office, esbanoyer de ses tours les statues du cloître, on n’a qu’à folâtrer avec la vie pour être en sûreté de conscience : après qu'il aura toujours été l'avocat de Dieu et du diable, quelle crainte resterait au bouffon de l'Éternel? il a tout respecté, méprisé; empli, vidé; encensé, blasphémé; divinisé, détruit, et soi plus que tout le reste : c'est
sa récompense. Poë imagine qu’on magnétise un moribond au moment de son passage : c’est à ce point précis d'équilibre per-
F pétuellement instable qu'il faut vivre; et même la photographie instantanée de la mort ne saura nous prendre; nous n°’ serons plus; nous n'y aurons jamais été. Parlez donc encore des bons vieux mots de devoir et de vertu; parlez d’un examen de conscience, sans Conscience; d’un jugement, sans code ni procès ni juge; d’une destinée et d’une volonté aboutissant à ses fins, quand on n'a ni volonté d’être, ni volonté de n'être pas, une nolonté pure; quand sous les mouvements de surface ct dans le corps de la vie il n’y à ni intentions ni cœur; quand les actions, sans âme, sont toujours mort-nées !
Comme nous voici loin de cette simplicité de Ja conscience et de cette candeur pratique, qui groupe en un faisceau toutes les énergies de l’homme : ce n’est plus un simple dédoublement accidentel de la personnalité, c'en est l’émiettement complet; c'est la décomposition de la mort dans la vie même. N'est ce point là ce qu'on voulait” l'anéantissement de la pensée et de Fêtre, par multiplication et dissociation; la désorganisation de tous Iles rouages éléinentaires, comine si chaque cellule de l'organisme jouait son petit air à part; la déliquescence achevée, un immense éclat de rire, une plaisanterie lugubre, une mystification, et, c’est le mot, une fumisterie, rien, voilà. ce qu'on a fait de l’homme et de sa destinée.
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C'est là, ilest vrai, un état extrême; mais sans entrer dans cette
RQ subtile conception de la vie, sans faire plus qu'appliquer le es / vulgaire adage : € Il faut lout connaitre », Sans avoir Conscience
; de lPattitude qu'ils prennent en face des nécessités ou des obligations pratiques, combien en notre temps s'orientent vers cette solution : Q Il n’y a point même de question, et le seul tort est de chercher un sens à ce qui n’en a pas! » Si la pensée, si la vie n'est rien, il doit suffire de penser et d’agir pour que l'illusion apparaisse; elle apparait, semble-t-il, par le complet usage de Ia pensée et de la vie. Aux naïfs qui ont pris au sérieux leur conscience, et qui croient trouver dans leur expérience personnelle du devoir la confirmation certaine du prix infini qu’ils attachent à leur être, à leurs actes et à leurs sacrifices, on objecte, au nom d’une expérience plus pleine et d'une science plus ouverte, que toute certitude absolue naît d’un défaut d'intelligence et d’une
COMMENT ON PRÉTEND QU'IL N'EN EXISTE AUCUN. dal
inuorance partielle, que toute rigidité pratique est la marque d’un cœur étroit ou d’une obtuse sensibilité. Pour affirmer avec assurance quelque réalité que ce soit, pour poser résolument le problème moral, il faut un degré d’inexpérience et de simplicité dont on s'amuse, entre esprits de bonne compagnie, comme d’une gaucherie de paysan; la politesse des intelligences vit d'aimables lictions, mensonge et vérité tout ensemble : tout est léger et charmant, puisque tout est vide; l’affranchissement de lesthète semble complet.
Il n'était peut-être pas inulile de noter cet état de plusieurs esprits contemporains. Conme il suffit parfois d'écrire un mot dont l’orthographe est douteuse ou de raconter un cauchemar pour en voir la faute ou la sottise, c’est dissiper certains rèves subtils que de les exposer simplement, c’est en fairé évanouir le prestige, surtout aux yeux de ces jeunes gens qui ne s’en éprennent d'ordinaire qu'autant qu'ils leur semblent inouïs, inachevés et mystérieux, et qui se font & une âme littéraire » par le modelage inconscient de leur cœur à lPimage des dépravations roinanesques ou des passions poétiques. Certains traits pourront paraitre excessifs; mais il est bon de regarder en face ce qu'on
. aime trop à se voiler, la conception de la vie telle qu’elle ressort d’une attitude dont on goûte la commodité délicate et la grâce, et c'est tout; il faut pourtant, comme on eût dit jadis, ôter les coussins de dessous le coude des pécheurs.
Le chapitre second essaie de montrer que l’esthète échoue à escamoter le problème de l’action, que par cette prétention même il le pose volontairement, et qu’il le tranche d’une certaine manière. J’y indique comment la fuyante ct insaisissable. attitude du dilettante ou de l’essayiste résulle dun double mouvement. La tendance profonde et secrète dont se compose d’abord leur nolonté, c’est ce qu'ils nomment eux-mêmes le divin Égoïsme. La volonté contraire que déclarent.leurs jeux infinis, c’est le désir et comme lespoir du néant. Je conclus en analysant le mensonge intime, l'inévitable contradiction de tout cet état d'âme; et prenant la volonté, involontairement manifestée par les actes, pour l'expression imparfaile, mais véridique d’une tendance sincère, je tente de l’acheminer vers son terme.