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LE SENS DE L'ARGUMENT COSMOLOGIQUE

sinon par l'usage des phénomènes et l'épreuve de leur insuffisance? en se déployant dans l’univers, la volonté prend plus clairement conscience d'elle-même et de ses exigences : la nature, la science, la conscience, la vie sociale, le domaine métaphysique, le monde moral n’ont été, pour elle, qu’une série de moyens : elle ne peut ni y renoncer ni s’en contenter; elle s’en sert donc comme de tremplin pour prendre son élan : Per ea quae non sunt et apparent, ad ea quae non apparent et sunt.

La preuve de « l’unique nécessaire » emprunte ainsi sa force et sa valeur à l’ordre entier des phénomènes. Sans lui, tout n’est rien, et rien ne peut pas être. Tout ce que nous voulons suppose qu'il est; tout ce que nous sommes exige qu'il soit. C’est donc de mille façons qu’on peut formuler l’argument tiré de l’universelle contingence. Cet unique nécessaire se tient à l’entrée ou au terme

de toutes les avenues où l’homme peut entrer ; au bout de la science et de la curiosité de l’esprit, au bout de la passion sincère et meurtrie, au bout de la souffrance et du dégoût, au bout de la joie et de la reconnaissance, partout, qu’on descende en soi ou qu’on monte aux limites de la spéculation métaphysique, le même besoin renaît. Rien de ce qui est connu, possédé, fait, ne se suffit ni ne s’annihile. Impossible de s’y tenir; impossible d’y renoncer.

Ainsi compris, l'argument a contingentia a un tout autre caractère, un ressort plus puissant qu’on ne l’a cru d’ordinaire. Au lieu de chercher le nécessaire hors du contingent, comine un terme ultérieur, il le montre dans le contingent même; comme une réalité déjà présente. Au lieu d’en faire un support transcendant mais extérieur, il découvre qu’il est immanent au centre même de tout ce qui est, Au lieu de prouver simplement l’impossibilité d'affirmer le contingent seul, il prouve l'impossibilité de nier le nécessaire qui le fonde. Au lieu de dire : € Qu’à un moment rien ne soit, éternellement rien ne sera », il conclut : « Du moment où quelque chose a été, éternellement l’unique nécessaire est. » Au lieu de s'appuyer sur la fiction d’un idéal nécessaire, il s’appuie sur la nécessité même du réel.

Il ne faut pas en effet prétendre que nos actes ne sont rien et que les phénomènes sont entièrement vides. Ce serait mentir à l'expérience commune. Dans ce qu’il fait, dans la vie des sens, dans ses actes et ses plaisirs, l’homme éprouve à la fois une étrange indigence et une plus étonnante plénitude. Ne lui dites donc pas que cette vie, que ces affaires qui le captivent, que ces

voluptés même dont il est fasciné sont sans consistance. Nous sentons qu’il se trouve en toutes ces vanités déjà plus que nous ne le savons nous-mêmes. Et si, à mesure qu’on goûte aux phénomènes, l'appétit semble parfois croître sans s’y rassasier jamais, c'est que toujours, en voulant et pour vouloir ce peu, on veut d’abord et encore autre chose.

Ainsi donc l'ordre entier de la nature nous est forcément un garant de ce qui le dépasse. La nécessité relative du contingent nous révèle la nécessité absolue du nécessaire. Sans doute, dans la conception de ces phénomènes qui ont pour ainsi dire leur substance ailleurs qu’en eux, dans cette forme d'existence imparfaite dont on ne peut achever la définition, subsiste au regard de la réflexion une ambiguïté déconcertante : il semble que nous possédions assez d’être pour ne pouvoir nous passer d'en avoir; trop, pour nous en détacher; trop peu, pour nous en contenter; plus ou moins que nous ne souhaiterions, puisque nous n’en avons que pour sentir que nous n’en avons pas. Mais c’est bien là le vrai caractère du contingent : le contingent participe à la nécessité du réel, sans en partager le privilège. Ce qui est existe nécessairement pendant qu'il est, quoique, par nature, il n’ait rien de nécessaire.

Voilà pourquoi les choses visibles, les sciences humaines, les phénomènes de la conscience, les arts et les œuvres, ea quae nec sunt, nec non esse possunt, tout en nous et hors de nous exige « l’unique nécessaire ». Et si, pour le porter, ces ombres d’être sont un fondement solide, c’est qu'il en fait lui-même l'invisible

appui.

Qu'est-ce donc que ce mystérieux æ qui n’est ni le néant ni le phénomène, quoiqu’on ne puisse concevoir le phénomène ou le néant sans le comprendre dans la pensée qui les admet? Pour le” trouver, nous ne pouvons partir de lui, où nous ne sommes pas, il faut partir de nous, où il est.

Dans notre connaissance, dans notre action, il subsiste une disproportion constante entre l’objet même et la pensée, entre l'œuvre et la volonté. Sans cesse l'idéal conçu est dépassé par l'opération réelle, et sans cesse la réalité obtenue est dépassée par

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