LE SENS DE L'ARGUMENT TÉLÉOLOGIQUE
un idéal toujours renaissant. Tour à tour, la pensée devance la pratique, et la pratique devance la pensée; il faut donc que le réel et l'idéal coïncident, puisque cette identité nous est donnée en fait; mais elle ne nous est donnée que pour nous échapper aussitôt. Quelle étrange condition de vie que cette mutuelle et alternante propulsion de l’idée et de l’action! comme deux mouvements d’une vitesse périodiquement inégale se fuient et se rapprochent tour à tour pour coïncider en un point, il semble que toutes nos démarches oscillent autour d’un point de coïncidence où elles ne se tiennent jamais, quoiqu’elles y passent sans cesse.
Ce n’est donc point de nous-mêmes que nous tirons ni la lumiere de notre pensée, ni l'efficacité de notre action. Énergie enveloppée au fond de la conscience, vérité qui nous est plus intime que notre propre connaissance, puissance qui fournit à tout moment de notre développement ce qu'il faut de force, de carrière et de clarté, tout cela est en nous sans être de nous. Nous ne sommes nécessairement amenés à concevoir ce mystère réel qu’en y découvrant du même coup une puissance et une sagesse qui nous surpassent infiniment.
Que l’on comprenne donc bien l’étendue de cette preuve. Elle rassemble tout ce que nous avons trouvé, hors de nous ou en nous-mêmes, d’intelligibilité et d'intelligence, de mouvement et de force, de vérité‘et de pensée, afin d'en manifester le principe commun. L’admirable harmonie de l’univers visible ; l'harmonie, plus merveilleuse peut-être, des sciences; le mécanisme de Ja conscience, et toute la belle ordonnance des œuvres humaines viennent ainsi se suspendre à cette clef de voûte, comme pour en prouver la solidité. Cet argument peut donc, lui aussi, revêtir mille formes diverses : mais son essence c’est de révéler, dans ce qui se meut, s'organise et se connait, une source commune de puissance et de sagesse. Si tout le reste se résume et se fonde dans notre action et dans notre pensée, notre pensée et notre action ne se (fondent et ne se fécondent mutuellement que grâce à « l'acte pur de la pensée parfaite ».
Ainsi, comme l’argument cosmologique, la preuve téléologique est renouvelée et confirmée par son union avec les autres. L’offrir isolément, c’est lui retirer le meilleur de son prix. Toute démonstration qui n’est pas égale à son objet et qui démontre moins qu’elle ne doit, est chancelante; ce n’est point l’affaiblir que de lui imposer une plus lourde tâche : pour être probante, il faut
qu’elle prouve tout ce qui est à prouver. Il ne suffit donc pas d'établir, par un syllogisme, l'harmonie des moyens, la grandeur des fins, et la nécessité d’une cause sage et intelligente pour ordonner l'univers et la pensée. La vraie preuve téléologique va plus avant. Elle montre que la sagesse des choses n’est pas dans les choses ; que la sagesse de l’homme n'est pas dans l’homme. Elle ne se borne pas à mettre en présence l’œuvre et l’ouvrier, pour deviner la présence et les desseins de l’un d’après les qualités de l'autre; mais elle cherche comment la pensée et l’action .coïncident et par où s’unissent sagesse et puissance. Elle ne prend pas seulement pour point de départ ce qui est réalisé déjà, mais encore ce qui se réalise et se parfait sans cesse. Elle ne mesure pas la Cause qu'elle affirme à la taille des effets; mais en la reconnaissant en eux, elle la met hors d’eux et trouve dans la beauté relative des choses le principe même de toute beauté.
Sous sa forme abstraite, voici donc comment cet argument, si riche en aspects variés, s'offre à la réflexion. Ni ma pensée ne peut égaler mon action, ni mon action ne peut égaler ma pensée. Il y à, en moi, disproportion entre la cause efficiente et la cause finale; et pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent être en moi ce qu’elles sont déjà, sans la médiation permanente d’une pensée et d’une action parfaites. Tout ce qu’il y a de beauté et de vie dans les choses, tout ce qu’il y a de lumière et de puissance en l’homme enveloppe, dans son imperfection et son infirmité même, une perfection souveraine : ainsi va se déterminer cette triple relation. — C’est en nous, c’est dans le réel que nous découvrons, comme en un miroir imparfait, cette inaccessible perfection. Et pourtant, — ni nous ne pouvons nous confondre avec elle, — ni nous ne pouvons la confondre avec nous.
— La force de cette preuve, c’est de prendre son point d'appüi dans notre expérience la plus intime. Ce n’est pas en faisant la somme de nos petites qualités, ce n’est pas en extrayant des choses la beauté et la puissance qu’elles manifestent, ce n’est ni par abstraction ni par constraste, que nous découvrons « l’unique nécessaire », comme s’il était un idéal extérieur à nous et sans racines dans notre vie. Loin d’être une projection et comme un prolongement fictit de ma. De et « de mon 1 activité, il est au
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