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QU'ON ÉCHOUE A SUPPRIMER LE PROBLÈME MORAL ET COMMENT

L’esthète se rit des réfutations, qui visant un cœur passent à côté d’une ombre agile : il a peut-être raison. Mais que ce puissant. analyste regarde, avec l'attention qu’il accorde à tant d’au-

tres spectacles, ce jeu d’oscillations infinitésimales par où il se

rend insaisissable. Dans sa nolonté même, il démêlera une duplicité volontaire.

Ne rien vouloir, tout court, ce 'serait bien, si c'était un état simple; l'élan spontané de la vie et de la curiosité que ne troublerait aucune réflexion irait tout droit, on ne sait où, sans retour ni repli de conscience. Mais cette simplicité et cette candeur, cette ignorance et cette abnégation de soi ne sont point les vertus ordinaires des raffinés; elles ne sauraient l'être, du moment où ils jouissent de leur propre subtilité : car toute connaissance distincte d’une disposition intime suppose, grâce à cette loi scientifique qu’ils recueillent des associationnisies et qu’ils nomment la discrimination, la conscience d’un état contrastant. Savoir qu’on ne veut rien, c'est ne rien vouloir, Et « je ne veux pas vouloir », nolo velle, se traduit immédiatement dans le langage de la réflexion en ces deux mots : « je veux ne pas vouloir », volo nolle. À moins de faire violénce aux lois de la conscience, non pas morale, mais psychologique, à moins de dissimuler sous une subtilité toute verbale la vérité des choses, le seul sentiment d’une absence de volonté implique l’idée d’une volonté qui ne veut pas et qui abdique. Les précautions savantes, le jeu d'équilibre instable,

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tous ces raffinements de dialectique par où s’échappent nos spirituels voltigeurs, manifestent une dualité intellectuelle : au nom de la loi qu'ils se font de l’universelle relativité, il faut mettre à nu l’ambiguité dont ils se couvrent. Ils savent qu'il y a un problème, et ils ne veulent pas le savoir. Une ignorance délibérée n’est plus une ignorance; ils limitent artificiellement leur curiosité naturelle et truquent leur sincérité. C’est donc par où leur expérience est incomplète et trompeuse qu’en raison même de cette dissension intestine, ils gardent la conscience et la jouissance de leur disposition ambiguë.

Ce n’est point dire assez. Cette dualité nécessaire de l'esprit, on doit montrer qu’elle procède d'une duplicité de la volonté; car c’est toujours dans le fond des consciences, au principe même de la sincérité agissante qu'il faut découvrir en chacun le secret du jugément à porter sur chacun. Quel est done ce double mouvement volontaire dont se compose l’attitude équivoque de l’esthète, et comment en résoudre les contradictions intimes?

Être toute pensée, toute sensation et toute expérience, c’est une belle méthode d’universelle désillusion; et il serait commode, du haut de cette pleine science de la vanité, de railler la courte vue des barbares qui donnent encore un nom à chaque chose et croient à- la vie. Il ne subsiste qu’une petite difficulté, c’est que cette science n’est jamais pleine, c’est que l’expérience n’est jamais achevée ni concluante, c’est que pour commencer l'essai, pour y persévérer, pour le compléter par anticipation, une hypothèse, sans contrôle définitif, reste toujours indispensable. Vainement, après qu'il a reconnu les entraves décisives de sa méthode, lesthète-ascète cherche, en multipliant ses expérimentations, à éprouver comme plusieurs vies contraires à la fois; il sent qu'à tout instant, tandis qu’il s’enchante de ses propres émotions, un artiste admirable mais incomplet meurt en lui pour renaître toujours périssable et toujours immortel. Il ne saura jamais la vanité de tout s’il n’a pas tout épuisé, et jamais ni lui ni personne n’épuisera tout jusqu’au fond.

L'homme de sacrifice, lui, peut avoir en se privant une expérience totale, faire une vérification complète et recevoir une

confirmation intérieure de sa conception de la vie; la conception de l’esthète qui jouit de tout demeure une fiction sans preuve possible : du naïf ou du blasé, c’est le naïf qui est le plus expérimenté, celui du moins dont l'attitude est fondée sur une expérience positive, et le moins trompé peut-être parce qu’il n’a pas cette prétention injustifiée de n’être dupe de rien en connaissant la duperie de tout.

S'il n’est besoin d’aucun postulat pour accepter d’abord et pour résoudre virilerment dans la pratique le problème du devoir, il en faut donc un pour contredire la conscience et pour tenter les expériences que, sans qu'on sache pourquoi, elle désapprouve. Quelle est cette secrète hypothèse, et sur quelle volonté profonde s'édifie-t-elle?

Jouer et jouir, comme si l’on savait, comme si l'on éprouvait la vanité de tout tandis qu'on ne l’a pas éprouvée et qu'on ne le sait pas parce qu'il est impossible de l’éprouver et de le savoir, c’est préjuger toute question sous prétexte de supprimer toute question, et admettre par une anticipation arbitraire qu'il n’y a ni réalité ni vérité. |

Où lartifice paraît, où le masque tombe, c’est devant ce qu’on nomme l'intolérance : point douloureux et exaspéré dans les consciences contemporaines, signe de contradiction et pierre de scandale. Esprits larges et libres, vous ne voulez rien exclure; vous excluez donc le dogme qui (quelle qu’en soit la valeur, question réservée) n’est qu'autant qu'il est exclusif. Le tout est de savoir si ce que vous embrassez dans vos plus vastes synthèses n'est pas infiniment petit au prix de ce que vous perdez, et si vous ne prenez pas tout pour vous hors la vérité qui est. Car vous avez beau prétendre accaparer toute l’âme des doctrines absolues, en comprendre l'intérêt relatif et en goûter la beauté symbolique; en laissant, en repoussant ce qui en faisait l’unité et la vie, vous n'avez plus que le corps inerte et déchiré; l'esprit sans la lettre n’est plus l'esprit. Vous avez prétendu trouver un passage qui n'existe pas entre ces deux paroles inévitables : € qui n'est pas pour moi est contre moi; qui n’est pas contre moi est pour moi ». Quelque chose s’est dressé que vous ne pouvez admettre parce qu'il repousse ce que vous admetiez, que vous ne pouvez comprendre, parce qu'il est fermé à la pure curiosité, que vous niez et que vous vous haïssez sans mélange de doute et d'amour, parce qu'on ne l’aime que sans mélange de haine. Cette disposi-

tion d'âme, entière et simple, n’existe pas pour vous, vous ne la connaissez pas : c’est donc que vous prenez résolument une attitude résolue, et que comme le commun des hommes, barbares en ce point, vous avez votre manière décidée d’être, de penser, de vouloir et d’exclure. l

« Être intolérant d’intolérance », comme disent quelques-uns, qu'est-ce que cela? c’est signifier qu’on n’admet pas qu'il y ait une vérité reconnaissable à l'homme, utile à l'harmonie sociale comme à la vie de chacun; c’est signifier qu’on admet que toutes les opinions ont un égal droit au respect, que si aucune

n’est fausse absolument, aucune non plus n’est vraie absolument. Que de problèmes on préjuge en évitant d’en résoudre ou d’en poser aucun!

Et quand le dogme ne se borne pas à offrir à votre raison un ullimatum intransigeant, tout ou rien; quand réclamant la volonté et la machine entière, il prétend gouverner l’intérieur et l'extérieur des actes, vous qui ne voulez rien, voudrez-vous céder ou résister? S'il y a en vous un mouvement de protestation et de révolte, si vous vous indigneZde la violence qui vous semble faite puisque vous ne pouvez vous empêcher ou de marcher sous un joug ou de soutenir une guerre que vous ne vouliez pas déclarer, voilà un acte défensif qui groupe vos forces artificieusement dispersées, et qui, les coalisant dans un élan commun, manifeste le fond le plus intime, le plus personnel, le centre solide et résistant auxquels sont enchaïnés les caprices les plus errants et les plus libres fantaisies de l’esthétisme. Je ne blâme pas, je n’explique pas, je constate. Devant ce qui vous forcerait à agir, vous agissez. La fête est troublée, le plan déconcerté : en vous faisant une science et une règle de la neutralité vous devenez militants, et sous prétexte de paix, vous croisez la baïonnette. Vous avez pris parti; et vous vous étonneriez volontiers que les faits ne répondent plus à votre théorie dirigée contre les faits : votre hypothèse, c'est qu'il n’y a rien de réel ni de faux, comme si tout était indifférent, comme si tout était équivalent. Et pourtant si la vérité est, elle est : supposition qui-parait-shmple et légitime, et c’est la seule que vous vous interdisez, Qu'est-ce donc qui vous empêche de la faire; et pourquoi, après que vous avez rendu la vie insignifiante et vaine en vous plaisant à être dupés, la faites-vous si fière, si pleine d'elle-même, si amoureuse de ses aises, si suffisante que vous ne consentez plus à en rien aliéner?

En face d’une vérité qui se prétend exclusive et devant l'impôt despotique de l’action si l’on regimbe ou si l’on s’esquive, c’est qu'on se fait de soi, de ses droits, de son indépendance un idéal qu'on aime et qu’on veut; on veut être, puisqu'on pose déjà ses conditions. Quand elle se dérobe à une poursuite offensante, tour à tour oiseau, brise, fleur, onde, Magali a au cœur un amour; quand le dilettante glisse entre les doigts de pierre de toutes les idoles, c’est qu'il a un autre culte, l’autolâtrie; à tout regarder du haut de l'étoile Sirius, tout lui devient exigu et mesquin, tout et tous, il ne reste de grand que l’amour-propre d’un seul, moi : QUt sim!» Voilà l'aspiration foncière qui, comme un fiat tout spontané et cordial, sanctionne en lui l'être reçu et le produit librement, amoureusement. Et n'est-ce pas la devise tacite de

plusieurs : € Rien avant moi, rien après moi, rien en dehors de

moi ».

Ainsi la nolonté même dissimule une fin subjective. Ne rien vouloir, c’est se refuser à tout objet, afin de se réserver tout entier et de s’interdire tout don, tout dévouement et toute abnégation ‘. On veut que l’être ne soit pas, et il fait plaisir d’être pour le nier : égoïisme radical qui détruirait tout pour rester seul comme un dieu; c’est un panthéisme subjectif, dont il est inté-

ressant de déterminer les caractères précis, mieux qu’on n’a pu-

le faire encore, puisque c’est depuis peu séulement qu’il s’est affiné en doctrine subtile : il est temps de le cataloguer; ce sera lui retirer un de ses prestiges.

Sous l’apparente indétermination de ses formes ondoyantes, et malgré le soin qu'il prend d'éviter la couleur voyante d’un système pour garder la grâce des attitudes souples et des nuances fondues, l’esthétisme recèle une philosophie très arrêtée : c’est

4. À ce qui, dans le domaine spéculatif, est l'ironie, correspond en effet dans la pratique une virtuosité singulière. L’ironie est le signe d’une sorte de souveraineté du moi qui s’affranchit de toute règle extérieure pour déployer librement sa puissance en se détachant de toute œuvre faite, sans avoir d'autre objet que sa satisfaction propre el sa jouissance : il se fait le maître, pour ainsi dire, des lois et des choses. Cette exaltation de la per-

sonne loujours prête à se ressaisir et à dominer ce qu’il y a de plus élevé

en dchors d’elle est la forme théorique de cet égoïsme transcendant qui cherche la volupté du jeu dans l’action.

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un RURALE comme tous les autres par la-prétention-même qu'il

a , d’è d’être en dehors et au-dessus de tous les autres. Pour en dis-

cerner l’inspiration originale, il est nécessaire de le rapporter à

ses origines, au panthéisme germanique, dont il a assoupli les { formes pour l’approprier au génie français.

- Pour le panthéisté, l’esprit est une puissance indéfinie et illimitée : il n’est qu’en se manifestant, mais aucune de ses manifestations ne le contient tout entier; 1 ne se passe point de sym-

boles, mais il ne’s’en contente jamais, tous vrais et tous faux,

tous nécessaires et tous insuffisants. Esprit et matière, ou, à un autre point de vue, sujet et objet ne sont rien l’un sans l° autre et ne sont rien l’un pour l’autre. Pour se produire, le sujet devient

- objet, sans qu’il le soit primitivement, mais il n’est objet que .

pour soi’ il est néant pour tout ce qui est hors de lui. Le tout subjectif est donc néant objectif, et inversement, sans que la solidarité cesse jamais entre les deux térmes incompatibles; ils ne se peuvent jamais annuler complètement ni réaliser purement, bien qu’ils y tendent par approximations progressives, en oscillant du néant au tout dans les ondulations infinitésimales de la conscience.

La voie une fois ouverte aux déductions, la raison abstraite peut poursuivre sans limite assignable la série de ses revirements et de ses contradictions. Elle ne devrait pas s’arrêter : en fait, elle s'arrête toujours; elle finit par admettre que l’inépuisable est épuisé et par prendre la lettre pour l'esprit Cest. le propre d du panthéisme de ne subsister que par une inconséquence à sa

méthode : il fait profession de se contredire et de se dépasser sans

fin; aprés qu ‘il a nié la personnalité, il aurait à la restituer; après

qu'il a ruiné la distinction des êtres et la réalité substan tielle de

l'action propre à chacun, il aurait à affirmer; après qu'il a mis |

Dieu partout excepté en Dieu, c’est-à-dire cine part, il devrait /le rendre à Lui-même et ne le placer qu'en Lui seul, c’est-à-

dire partout, car l'immanence n’est concevable que par à trans-

cendance, Il aurait à le faire, si au lieu de rester lié aux doctrines “littérales qu’il déclare mortes dès qu’on s’y tient, il obéissait à la loi interne de renouvellement et de progrès qui l’animait au départ. Il ne le fait pas. Il s’obstine à son principe sans remarquer que cette obstination le condamne, il est inconséquent à son inconséquence, car il y a une façon de sophistiquer même la sophistique.

trame, nest

C'est à cette infirmité foncière du panthéisme, que « l esthétisme » (et c'en est l'originalité philosophique) essaie de remédier sans peut-0tre en avoir une claire conscience. En raison de la variété de ses formes, du caractère concret et libre de ses manitstations, de la facilité et du nombre des entrées ou des sorties qu 1 ouvre à la circulation des intelligences, il marque sans doute ui: : étape de plus dans le développement de l'aroinie intellectuelle ci morale : brisant les cadres toujours étroits de la dialectique tech- + nique, et se répandant sur tous les domaines de la philosophie, de la science et de la religion, il comprend merveilleusement que le temps des questions d'école ou des hérésies partielles est passé, qu’il ne s’agit plus d’abstraites théories à creuser sans fond, mais de toute une attitude, infiniment complexe, à prendre.

Ainsi sa doctrine, c’est de n’en point avoir; et c’en-est une. Malgré lui, il porte lestampille d’un système, et en dépit de ses répugnances, il est étiqueté. Son but, puisqu'il en a un, c’est de substituer au dogmatisme intellectuel une anarchie esthétique, à l'impératif moral une fantaisie infinie, à l'unité compacte de l’action une broderie où le plein de la science fait ressortir le vide du rêve universel, c’est (pour user de termes techniques qu'il faut bien aussi lui infliger) de subtiliser le sujet et l’objet par un double courant alternatif et ininterrompu qui, passant de Fun à l’autre, les anéantit tour à tour sans qu’il y réussisse jamais et pourtant sans cesser d'admettre qu’il réussit toujours à cette impossible destruction. L’imperfection logique du système, pour être malaisée à découvrir, n’en subsiste donc pas moins : il reste à voir que ce vice n’est que le signe d’une contradiction intime de la volonté et d’une défaillance morale.

Du moment où l’esthète, en face des contraintes intellectuelles ou pratiques qui l’obligeraient à croire et à agir, mais qui ne font : que révéler en lui des dispositions antécédentes, se reprend en quelque sorte par un mouvement tout sincère et tout profond # d’égoïsme, que résulte-t-il, pour le système de sa pensée et | l'orientation de sa vie, de cet accroc soudain et par quel rythme compensateur, s’il y persiste, recouvre-t-il sa xolonté | déconcertée?

Ce

Qu'en résulte-t-11? de deux choses l’une.

Ou bien cédant à cet élan de la sincérité et à cet amour de soi qu'aucun artifice ne détruit, il persévère dans sa volonté d’affranchissement et de souveraineté absolue. (Et on verra plus tard à quel prix il parvient par le sacrifice de l’égoisme à ce généreux et sincère amour de soi.)

Ou bien, s’obstinant dans une attitude qui ne correspond point à sa volonté la plus sincère, il ne s’y maintient que par une volonté contraire : et cette volonté qu’il veut avoir pervertit celle qu'il a. En vérité, sans même que la réflexion éclaire ce mécanisme subtil, sans qu’on ait besoin d’en connaître la théorie, la nolonté ne saurait subsister si elle n’est composée d’un double vouloir; et en la convainquant de duplicité, on ne fait que révéler ce qu’elle est, à son insu peut-être, mais sans que cette ignorance supprime le caractère volontaire du double rouvement qui la forme.

Cest cette contradiction secrète de ce qu’on pourrait appeler

le volontaire et le voulu, qu'il faut considerer un instant, afin

de déterminer la signification des actes qui l’expriment. Car ce sont toujours les actes qui manifestent ou l’accord ou la discor-

dance de la double volonté, volontaire et voulue, qu’implique tout |

mouvement réfléchi, toute attitude délibérée de l’homme : ils résultent de l’une et de l’autre en même temps. Et quand ces deux volontés sont hostiles, les actes déclarent celle qui est voulue, celle qui manque de la sincérité profonde; ou plutôt ils sont la synthèse de ces deux orientations incompatibles, synthèse hybride, actes mauvais, parce que, comme dans un calcul où la

moindre erreur de détail vicie tout le résultat, comme dans un syl- !

logisme où la conclusion suit toujours la plus faible partie, l’action tire son caractère de la volonté voulue qu’elle réalise, sans cesser pour cela de se fonder sur le vouloir primitif qu’elle pervertit, Quels sont donc, chez l’esthète, ces mouvements antagonistes, dont l’accord est impossible justement parce que le premier élan est absolument et sincèrement volontaire, parce qu’il domine tous les autres, parce qu'il persiste sans transiger, toujours entier er chacun d’eux?

° Ce mouvement premier de la volonté immanente, il se découvre dans l'effort même que fait le dilettante pour se renou- -veler et s'échapper sans fin, pour être, et pour être plus que tout, seul de tout. Sous l'indifférence la plus soutenue et dans le doute

le plus subtil, il y a une doctrine arrêtée, il y a une résolution positive, il y a le vouloir de soi.

2° C’est une loi nécessaire de la pensée réfléchie : on ne peut, au point de vue subjectif, supprimer la volonté, nolle, sans qu'aussitôt on lui assigne le néant comme objet et comme fin. Nécessité intellectuelle qui ne fait que traduire en langage psychologique l’équivoque de l'attitude artificielle où se complait l’esthète. Pour le dévoiler, ce prestige, il est bon de se souvenir que, selon qu'ils appartiennent à la langue du sujet ou au langage de l’objet, tous les mots ont un double sens opposé qui ouvre à la pensée d'innombrables faux-fuvants : c'est ainsi qu'aucune des négations du dilettante ne saurait avoir une signification simple, axAG<, parce que chacune d'elles contient toujours son contraire; ce qui n’est rien, au regard des sens, apparaitra tout, au regard de l'esprit et inversement. Mais sous ce jeu sophistique, il faut voir enfin le sérieux des volontés engagées. Tandis qu'il veut être, au point d’anéantir tout en face de son caprice souverain, comment l’esthète réussira-t-il encore à ne rien vouloir? Cest en s’anéantissant pour ainsi dire à son tour devant ce qu'il venait. de mépriser, et en se traitant comme néant pendant qu’il considère l’objet avili de sa pensée ou de sa jouissance comme son tout : il n’a craché sur la vie que pour se saouler d’elle et de soi. Il s'aime assez pour tout sacrifier à son 6goïsme; il s'aime assez mal, pour se disperser, se sacrifier et se perdre en tout le reste. { Et quand, sur ces ruines fictives, il jouit du phénomène pour | éprouver le néant des choses avec un épicurisme étrangement | raffiné ou qu’il agit, pour s’exalter dans le néant de soi, avec la volupté d’une sorte d’athéisme mystique, tout, dans son attitude, n’est que mensonge; et qu’est-ce que le mensonge, en effet, sinon l'opposition intime de deux volontés, l’une sincère et droite dont la permanente et inviolable présence sert d’incorruptible témoignage, l’autre défaillante et fallacieuse, qui prend corps dans la réalité mauvaise des actes? Il ne s’agit donc pas de contradictions légitimes ou nécessaires, ni d’involontaires erreurs : il y a fausseté; le vice intellectuel du système qu’il est difficile de dévoiler, est le signe et la peine de l’inconséquence ou de la duplicité morale où il est aisé à la volonté de tomber. La condamnation et le châtiment de cet état voulu, ce doit être ce même état, clairement connu; Car dans la lumière de la pleine connaissance, les contradictions volontaires de l’action deviennent les contradic-

tions nécessaires de la souffrance; et par une revanche inévitable { du volontaire contre le voulu, c’est du fond même de la sincérité et du primitif amour de l’être pour l’être que devront surgir les représailles de la sanction.

Le problème moral de l’action et de la destinée humaine n'existe pas, disait-on, et le résoudre, à ce qu’il semblait, c’est le supprimer. Mais voilà que, pensant y échapper, on le pose tout entier.

On ne peut, car on ne veut pas se dispenser d’être et d'agir; pas plus que l'abstention métaphysique, l’abdication morale n’est possible ni franche. Vainement, à force d'art et de science et d'expériences subtiles, décompose-t-on l'organisme spirituel, afin de déconcerter tous les rouages élémentaires de la vie et de se convaincre qu'il n'en subsiste rien : au néant du vouloir, survit le vouloir plus profond de l'être. Vainement s ’opiniâtre-t-on dans une nolonté systématique, comme si le sujet et l'objet s'armant l'un contre l’autre réussissaient à s’entre-détruire : sur le néant du vouloir, il reste le vouloir artificiel, mais positif du néant. Vainement le sujet, pour triompher de sa puissance de destruction et de sa propre indestructibilité, se rejette-t-il dans l’objet : il ne cherche la jouissance des sens ou de l’action, il ne s’extériorise dans le phénomène, il ne s’y anéantit qu’en y portant toujours l'être qu’il est, et en s’y retrouvant, mais perdu commeil l’a voulu et condamné par les contradictions intimes d’une volonté pervertie. Ne rien vouloir, c’est donc en même temps : avouer l'être, en y cherchant cette infinie virtuosité qui toujours se joue et toujours s'échappe; — affirmer le néant en y plaçant l'espoir vague d’un refuge; — se tenir aux phénomènes et s’enchanter de l’universelle féerie, pour jouir de l'être dans la sécurité du néant. C’est l’abus de tout.

On prétendait supprimer toute question première ou dernière, retirer tout sens à la vie, et fermer devant l’homme toute issue. — Toutes les issues lui sont maintenant frayées. Et puisqu'il faut qu’il veuille et qu’il poursuive une fin, pour quelle fin agira-t-il et que seront Ses actes”? où iront-ils : est-ce au néant? cette voie semble ouverte, il la faut explorer d’abord.

Après l’absence de solution à laquelle on ne peut se tenir, il convient donc d'examiner, comme la moins onéreuse, la solution négative du problème de l'action : c’est, si l’on peut dire, après l’infructueux effort d’une annihilation subjective, l’essai de lPannihilation objective de l'homme qu’il faut étudier. Complice d’abord comme toujours de ceux qui affirment, qui pensent éprouver et démontrer, qui semblent vouloir le néant définif de l'homme et de ses actes, je tente de discerner ce qu’enferme cette résolution déclarée; et ici encore je montre que sous cette apparente volonté subsistent un autre vouloir et une autre pensée. Ainsi des trois voies qui semblaient ouvertes, celle du néant sera fermée, elle n’existe pas, nul ne veut qu'elle soit.

Le premier chapitre expose brièvement ce qui, en pratique ou en théorie, incline les croyances ou les désirs humains vers la solution du néant, comme à l’unique et nécessaire conclusion de l’expérience, de la science et de la métaphysique. On y parle au nom de ceux mêmes dont on aura à discuter l’attitude, afin de se pénétrer de leurs sentiments, et l’on fortifie le plus possible leurs raisons de penser et d'agir comme ils font, les justifiant comme ils semblent se justifier à leur propre tribunal, avant de leur montrer, s’il y a lieu, comment ils s’y condamnent en effet.

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