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CHAPITRE I

COMMENT ON PRÉTEND FAIRE DU NÉANT LA CONCLUSION DE L'EXPÉRIENCE, LE TERME DE LA SCIENCE ET LA FIN DE L'AMBITION HUMAINE

Quelle idée se font de l’action un très grand nombre d'hommes, de l’action dont-on n’a guère songé à donner une définition concrète”? et pour quelle fin agissent-ils le plus ordinairement?

L'action, c’est un système de mouvements spontanés ou voulus, un ébranlement de l’organisme,un emploi déterminé de ses forces vives, en vue d’un plaisir ou d’un intérêt, sous l'influence d’un besoin, d’une idée ou d’un rêve. Rien de plus; point de dessous inquiétants : nos actes sont sans menaces, c’est au néant qu'ils tombent tous, comme y va l’unité organique et le système vivant dont ils sont la fonction. À quoi bon tant de façons pour écarter un problème chimérique®? une franche et brutale négation vaut mieux que tous les faux-fuyants hypocrites et que toutes les sophistications de la pensée. Goûter la mort dans tout ce qui est périssable avant d’y être enseveli à jamais soi-même, savoir qu'on sera anéanti et vouloir l’être, voilà pour les esprits nets, libres et forts le dernier mot de l’affranchissement, du courage et de la certitude expérimentale : à la mort, tout est mort.

Ou si la pratique de la vie ne suffit pas à dissiper les illusions

invétérées d’une espérance ou d’une crainte superstitieuses, ni

à déprendre l’homme du fol amour d’être toujours, la science positive et la critique métaphysique exorciseront à jamais de sa pensée et de sa volonté le fantôme de l'être caché. Et ce qui, au regard du pessimisme, semble confirmer encore cette conclusion, c'est que le mal et la souffrance naissent justement de ce qu’on s’insurge contre ce bienheureux ané?ntissement, en sorte que le néant a pour lui le témoignage même de ceux qui en ont l’horreur, et qu'il est senti, connu, avoué par ceux-là qui ne savent pas encore le vouloir. Il est si certain, qu'en le désirant, qu’en le redoutant, on l’avoue pareillement.

Écoutons donc un peu ces craintifs et ces apologistes du néant qui lui rendent un égal hommage. |

Le néant de la vie : que de fausses idées et d’images désolantes éveillent ces deux mots salutaires! ils semblent étaler aux yeux cette banqueroute que rend plus douloureuse le progrès des désirs et des jouissances même. Faut-il dérouler encore un coin du tableau : « La grande multitude des hommes, qui se gouverne

par les sens, est souffrante et plaintive; et pourtant tout ce qu’on

a pu dire de l’immensité des douleurs humaines n’est rien peutètre au prix des déceptions, des trahisons, des abjections du plaisir, 11 y a des vies où tout semble plein, et dans ce plein il n’y a rien : les heureux sont souvent les plus tristes; dans l’abondance se cache une étrange misère, ct ceux qui ont passé par beaucoup d'états d'âme savent que dans le bien-être ils ont senti peut-être la plus subtile amertume, ce qu’on ne console point! Mettez tout au mieux, la plainte est plus vive. On s’habitue à tout

excepté à être bien, et on se lasse de la vie par ce qu’elle offre

de bonheur. Bienheureux ceux qui peuvent pleurer, ce ne sont point les pessimistes; le malheur n'est pas si mauvais qu'on pense, et de loin il est plus noir que de près, car il lui reste l'espoir et les illusions; c'est vous qui êles les riches, pauvres avides etenvieux, parce que n’ayant pu sentir la vanité des biens, vos désirs s’y attachent avec une furieuse âpreté. Mais de la satiété et de la plénitude, ceux qui ont épuisé l’épreuve de la vie le savent, il ne sort que dégoût et néant : fortune, ambitions, succès,

Loue

qu'est-ce que cela? deux chiens se battant pour un tas d'ordures où le vainqueur ne trouvera rien. Et ces désenchantés ce ne sont point seulement ceux qui vieillissent et qui meurent dans l’en- -Sorcellement des bagatelles sans être jamais descendus au-dessous de la surface de leurs sens, ce sont les meilleurs, les plus - éprouvés, les plus compétents, hommes d’action triomphante ou d’ardente pensée, artistes et délicats qui ont souffert de vivre en un monde où il n’y a pas une ligne droite et où même le rayon de lumière est brisé. » |

Qu'est-ce donc qui doit ressortir de cette universelle expérience de l’universelle vanité”? ces deux conclusions. Si la vie est aussi mauvaise qu'elle parait, c’est parce qu’on lui demande ce qu'elle n’a point à donner, parce qu’on la prend pour ce qu’elle v’est pas et parce qu’en la pressant on entend d’elle une réponse désespérante de mort alors qu’elle prononce une sereine et consolante parole de néant. La vie sera aussi bonne qu’elle peut lêtre, quand affranchi de toute chimérique prétention sur elle, et persuadé qu’elle ne fait jamais banqueroute parce qu'elle ne nous prend ni ne donne rien, on l’envisagera paisiblement telle qu’elle est : c’est la brutale réalité, c’est aussi la vraie délivrance; il n’y a rien dans nos actes, il n’y a rien au delà : néant.

‘ Néant de la vie et des actes humains, c'était la conclusion des sens clairvoyants et de l'expérience; et c’est aussi celle de la science. Mais écoutez encore quels sentiments artificiels on mêle d'ordinaire à cette certitude, et comme on interprète, à travers un prisme d'illusions héréditaires, la doctrine qui les dissipe : « Le néant de l’homme, il faut en acquérir la conviction, non point seulement parce qu’en face des horizons ouverts à l'esprit et des profondeurs toujours fuyantes de- la pensée, devant l’histoire générale de l’humanité et de l’univers, nous nous détachons de notre petite perspective pour nous sentir envahis d’une grande et triste admiralion; mais parce que le progrès de la connaissance analyse et réduit en abstraction son objet, parce que la réflexion détruit les instincts et les inclinations naturelles, parce qu’elle crée de nouveaux besoins plus vite qu’elle ne les satisfait. Si la vie des sens laisse une lassitude infinie, c’est à un vide plus pro-

fond qu’aboutit la recherche scientifique, à une faillite sans renède : connaître est vain, est douloureux, parce que la connaissance met en évidence un désir inassouvi et inexplicable, l’inconnaissable et la vanité de l'être humain. Par son développement même, la science multiplie nos contacts avec le mystère, comme une sphère grandissante touche par plus de points au vide où elle plonge. Qu'est-ce même qu’un simple fait? peut-on se mettre en présence d'un fait positif, palpable, complet? non, tout fait est déjà une fiction compliquée, une intégration organique, une construction mentale, presque la conclusion d’un raisonnement, une action de l'esprit. Et qu'est-ce que l'esprit, qu'est-ce que l’action? attendez pour le savoir que la physiologie ait achevé de démonter le mécanisine cérébral, que la chhnie ait découvert les dernières divisions de la matière, que les mathématiques aient trouvé la formule unique ‘qui de la cristallographie

atomique s’étendra jusqu'au fonctionnement social! La science

laisse dans le monde une somme énorme d'inconnu; vainement on lui demande des raisons d'agir, une règle pour concerter les actes, une explication complète du dynamisme humain, une loi du pläisir, de l'intérêt et du bonheur : elle ne saurait fournir un seul motif d'action ni rendre compte d’un seul; elle ne saurait méme se justifier, ni se poser comme réelle et nécessaire : à quoi sert-il que le monde soit livré aux disputes et aux découvertes des hommes”? la science ne prescrit pas la science, et si l’on agit pour l’acquérir c’est par un mobile indépendant d'elle; dans le domaine où elle est compétente, elle ne voit dans l’action que néant, elle ne voit en elle-même que néant. »

Constatations certaines, reprend-on, mais qu’il faut défendre contre la force acquise des habitudes mentales et l’inconséquence des sentiments artificiels : la science sait ce qu'elle sait et ignore ce qu'elle ignore sans que nous ayons ni à nous en plaindre ni à nous en cflrayer. Toujours sans doute elle aura devant elle, on peut l’admettre, un inconnaissable; mais cet inconnaissable n'est qu'un inconnu, ct l'inconnu est de même ordre que le connu. Ce qui reste à savoir n'infirme pas ce qui est su déjà; el si l'analyse scientifique des actes humains, sans être achevée, en à décomposé l'unité organique, si lon à commencé à dissoucdre en ses éléments le mécanisme intellectuel comime la machine physiologique, c'est assez pour que la certitude pacifiante d'une vérilé qui n’est si triste ni gaie, mais qui est ce qu’elle est,

je qe

soulage et rassérène les consciences. Pour se faire illusion sur le néant de l’homme, on considérait le néant de la science; il faut au contraire exalter la science parce qu’elle démontre à l’homme que le néant est le terme de ce qu’il nomme sa personne, sa vie, ses actes et sa destinée. Et au lieu de considérer le néant de l’objet, au lieu de nous affliger de notre néant personnel, il faut, indifférents à l'illusion éphémère de ce qui passe et fuit en nous, nous réjouir, dans l’éternité de ce qui demeure hors de nous, en consentant à l'extinction de la volonté individuelle.

Néant de l’action : c’est aussi la conclusion de la critique métaphysique, la fin vers laquelle elle achemine la pensée et la volonté de l’homme. Mais ici encore, ici surtout, que de préjugés à briser, pour avoir accès à la béatitude du néant telle que le pessimisme l'offre à nos désirs! il est utile de rappeler brièvement le progrès de cette philosophie de l’action, depuis le point où elle commence par désespérer l’homme afin de le purifier de son faux attachement à la vie, jusqu’au terme où la volonté convertie en ses dernières profondeurs aspire au non-être et s’y abime.

Les accablements de la douleur ou les duperies plus dégoûtantes de la volupté ne justifieraient jamais à elles seules le pessimisme et ne suffiraient pas à détromper l’homme de son fanatique amour de l'être. Voyez comme l'expérience de la vie ou la clarté des sciences ôtent peu d'illusions puisqu'on souffre encore de les perdre, et puisqu’en nous détrompant à peu près sur ce que nous sommes elles laissent subsister en nous comme un regret et une rancune de ce que nous ne sommes pas. L'origine de l'illusion est plus radicale : plus radicale doit être la cure de la volonté. Qu'on en considère l’histoire et le progrès.

C’a été le grand œuvre de la Philosophie Critique de mettre en lumière les conflits de la raison spéculative avec la raison pratique. Or l’action humaine relève à la fois de toutes les puissances étrangères et hostiles l’une à l’autre en l’homme : par la pensée qui en éclaire l’origine et l’accomplissement, elle est d'ordre intellectuel; par l'intention et la bonne volonté, elle appartient au monde moral; par l'exécution, au monde de la science. Tout à la fois, c'est un absolu, c'est un noumène, c’est un phénomène. Si

donc il y a antinomie entre le déterminisme des mouvements et la liberté des intentions; si le formalisme moral est sans relation

avec les lois de la sensibilité et de l’entendement; si toute union

est rompue entre la pensée, les sens, et l’activité volontaire; si le corps des actes est séparé de l’esprit qui les inspire, et si dans ce monde qu’on présente comme le théâtre de la moralité, l’homme dépossédé de toute puissance métaphysique, exclu de l'être et comme écartelé, se sent entouré d’impénétrables réalités où peut régner l'illogisme le plus absurde, alors la force de vivre est brisée avec l’audace de penser. Sous prétexte de rehausser et de fortifier peut-être la raison pratique, on l’a ruinée du même coup qui frappe à mort la raison pure. Pour tous, qu'ils le sachent ou non, c'est une question de métaphysique, de morale et de science à la fois que le problème de la vie : l’action est cette synthèse du vouloir, du connaître et de l'être, ce lien du composé humain qu’on ne peut scinder sans détruire tout ce qu’on a désuni; elle est le point précis où convergent le monde de la pensée, le monde moral, et le monde de la seience; et s’ils ne s’y unissent pas, c'en est fait de tout. Si penser, si vouloir n'est pas être; si être n’est ni vouloir ni penser, quel est ce cauchemar? Toute doctrine donc pour laquelle la métaphysique, la science et la morale demeurent étrangères ou deviennent hostiles, rend l’être mauvais, le rend inintelligible, le rend incertain : si e!lcs ne sont pas solidaires, il n’v a rien.

Du jour où la critique a morcelé ‘vanité féconde de l'action, le pessimisme qui n'avait encore été qu’une disposition d'âme chez quelques-uns, a revêtu la forme d’un système, et a pu chanter l'hymne métaphysique du néant. Qu’importent les misères sensibles; qu'importe le suicide corporel? il prouve toujours un attachement à l'être, chez ces gens qui se tuent parce qu’ils trouvent la vie trop courte : simple pétition de principe. Ce n’est point des obstacles extérieurs ni des souffrances involontairement subies que doit, que peut venir le détachement et la délivrance; elles ne font souvent qu'irriter et qu’exaspérer l’appétit de vivre. Sans doute la lassitude incurable de la volupté, les déceptions du savoir,

et la criante immoralité du monde contribuent en nous à une œuvre

intérieure de dépossession ; mais c’est de l’intime volonté et d’elle seule que surgiront le désaveu et l’affranchissement de l'être.

Car on ne vit et on n’est que par une illusion, on veut être, alors qu’on ne peut pas être; et c’est là le mal, la douleur inexpli-

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