‹ L'actionChapitre 200 sur 273 · PREMIÈRE OPTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OPTION

N'était-ce point l’ambition de l’homme de se suffire en souverain? prêt à avouer sa dépendance à l'égard d’égaux ou d’inférieurs, il consent à toutes les chaînes naturelles pourvu qu'il n’ait pas à reconnaitre un maître, à prier un Dieu. Sans doute, il sent que ses actions dépassent l’ordre de la nature, qu’il y a en elles plus qu’un système de phénomènes communs et que sa vie a une signification dont il ne peut la débarrasser. Mais, après tout, ce mystère de sa propre destinée ne lui appartient-il pas comme tout le reste? N’est-il pas capable de restreindre à son gré la portée de sa conduite, et de renoncer à l’honneur d’une vocation trop haute pour n'être pas pénible? Ou, s’il n’est plus maître de ne point vouloir « l’unique nécessaire », s’il ne saurait entièrement ignorer ni oublier qu'il est impossible de le repousser ou de le suborner comme une morte idole, ne prétend-il pas en user à son gré, lui mesurer la place, donner le peu qu'il lui plait de donner pour avoir le tout qu’il a besoin d’avoir?

Ces désirs et ces espérances ont toujours travaillé les consciences humaines : elles travaillent plus particulièrement aujourd’hui beaucoup d'âmes émancipées de toute foi, mais non de toute inquiétude religieuse. N'est-ce pas qu’on voudrait tout de Dieu, excepté Dieu même? N'est-ce pas que, après l’avoir exclu pour jouir de tout sans lui, on le voudrait encore, presque malgré lui? N'est-ce pas que, quoi qu’on fasse, il semble qu'on doive être enfin assuré du salut et digne d’un bonheur säns lequel nous

ne voulons pas concevoir que l’être puisse être vraiment”? C’est le mythe de l’audacieux qui a dérobé le feu du ciel et qui parvient au triomphe final sans s'être repenti. C’est la vieille légende du mortel qui a aimé une immorteile, en dépit des défenses sacrées, et qui se déifie, malgré les dieux qu'il force à reconnaitre cette divinité conquise contre eux. C’est & la fin de Satan », proclamée comme le moyen d’en finir avec le Maitre et’ le Juge redouté. — Illusions artificielles, qu’il est urgent de dissiper. Peu importe en effet qu’on ne discerne pas toujours distinctement les conséquences nécessaires de ce qu’on fait : ce n’est pas ce qui les empêche de se dérouler justement. Nul besoin de dénommer et de définir les fautes commises, pour les connaître et les vouloir. La vraie science est celle qui est efficace dans la pratique, comme la vraie liberté est celle qui fixe la volonté dans la grande et décisive question : sans Dieu ou par Dieu.

Se suffire, se borner à ce qu'il veut et à ce qu’il peut, qu’y at-il donc dans cette prétention de l’homme? Comment peut-il subsister, en rejetant le principe de toute subsistance? Mais comment lui est-il impossible de supprimer en soi ce qu’il exclut de soi? Comment lui est-il impossible de trouver, dans ce quiempêche son action de mourir, le principe d’un retour à la vie. Un être sans l’Être, une destinée volontaire qu’on se refuse à vouloir, une mort qui ne meurt plus, voilà l'étrange solution dont il faut rendre raison.

L'action volontaire n’est mise en équation dans la conscience qu’autant qu’on reconnait en elle la présence et le concours de « l’unique nécessaire ». Si nous ne sommes et ne pouvons rien sans lui, et s’il est impossible que nous ne soyons rien, par où donc expliquer que la volonté puisse l’avouer sans l’accepter, ou qu'elle puisse se nier sans se détruire? qu'est-ce que cette étonnante mutilation? ou comment comprendre que, même ce que nous pouvons sans Dieu et contre Dieu, c’estencore par lui que nous le pouvons? Dans ce qui est volontaire, y a-t-il danc quelque chose qui peut n'être point voulu; dans ce qui est voulu, quelque chose qui peut n'être point volontaire? — Oui; et c’est cette contradiction intime qui est la mort même de l’action.

Page 1