COMMENT EST POSSIBLE LA PERVERSION VOLONTAIRE
Ne point vouloir tout ce qu’on veut et se persuader qu’on le veut, tandis qu’on ne le veut pas et qu’on le sait, cette disposition, subtile dans les mots qui l’expriment à la réflexion, est toute simple et toute fréquente, dans la pratique qui l’insère à la vie. Que d'hommes, semble-t-il, n’ont plus rien au cœur pour rien d’absent! et le grand effort de la pensée moderne ne tend-il point à justifier cette assurance de l’homme en face de sa destinée? Mais qu'on aille au fond de cette prétention. La conscience a beau se faire comme une seconde sincérité en décrétant qu'elle est en sécurité, sans vide et sans inquiétude. A étudier la façon même dont elle se persuade qu'elle trouve son repos, on découvrira le ressort interne qui l’en empêche. À chercher comment il est possible à l'homme de se refuser à sa destinée, on trouvera comment il lui est impossible de s’y soustraire.
Que linfinie puissance, enveloppée dans lPaction volontaire, puisse s’appliquer et comme s’épuiser dans un terme fini, ce n’est point ce qui nous doit étonner. Il est plus surprenant, pour ainsi dire, qu’elle puisse retrouver, sous le symbole des fins bornées qui la sollicitent, le terme infini auquel elle aspire. Il ne faut point oublier que le bien universel ne saurait s'offrir à la conscience qu'avec des traits particuliers. Dans la mesure où sa présence mneut la volonté, comme le principe et la cause efficiente d’une vie avide de s’épancher, le bien garde vraiment son infinitude; dans la mesure où, devant la pensée, il se propose comme un objet à conquérir et comme la cause finale de l’action, ce n’est plus qu’un motif partiel et borné.
Voilà pourquoi le sens du mouvement qui emporte la volonté humaine est ambigu. Ce qui est fini, c’est, semble-t-il, ce Dieu même où il faut tendre; ce qui est infini, c’est l'aspiration du cœur, c’est ce qui part de l’homme, c’est nous. Mais voyez l'équivoque que l’action se charge de dissiper : voudra-t-on confisquer ce grand élan de la sincérité agissante et le détourner vers soi? voudra-t-on au contraire, par une libre reconnaissance, restituer à cet apparent fini de Dieu sa réelle infinitude et lui rapporter ce mouvement qui parait venir de nous, mais qui vient de lui pour retourner à lui?
L'option qui semblait absurde et impossible, n’est donc que trop aisée. Combien promptement, par la violence de la passion ou la perversion orgueilleuse de l'esprit, la volonté, si pleine de sa puissance empruntée, est exposée à se complaire et à se borner
en elle-même! Combien il est facile d'oublier quel est celui qui se cache sous cette inspiration de force et de lumière! Et pourtant, il est là, présent et voilé, dans le sentiment du mieux qui soulève sans cesse toute vie, dans cet ordre obscur du devoir qui aiguillonne l’égoïsme, dans le remords même qui maintient encore les droits de l’idéal sur les déchéances morales et les ruines du cœur. Il est là, dans ces dons perpétuels de la conscience, plus qu’il n’est dans la conception la plus claire qu’on puisse se former de son essence. Et c’est pour cela que confisquer, au profit de l’homme et de ses désirs égoiïstes, cet élan premier de la sincérité, c’est, en paraissant opter entre des motifs limités, y mettre l’immensité même. En se traitant comme bornée, en adhérant aux objets dont elle a reconnu l'insuffisance, en y cherchant la satisfaction infinie qu’elle convoite, la volonté, si l’on peut dire, s’objective en soi et se subjective en eux. En jugeant leur insuffisance suffisante, en les trouvant dignes d’elle, elle met en elle-même leur infirmité,.elle met en eux sa propre infinité : elle se perd.
Soit donc qu’au lieu d’adorer Dieu en Dieu, l’homme s’adore dans ses sens et dans la nature; soit que (pour emprunter le langage de Spinoza) trouvant en soi l'infini de la Substance qui le fait être, il détache de la Substance même cette forme de l'infini pour l’appliquer à son propre être particulier et limité, toujours l’étrangeté de cette option inconséquente ne s’explique que trop. Et il n’est pas besoin de se l’être expliquée pour y tomber. Sous le symbole des motifs les plus vulgaires et dans le conflit des sentiments les plus simples, cette grande affaire se tranche pour chacun. Ce qui échappe à la connaissance, c’est la formule abstraite, ce n’est pas la réalité concrète du choix ni le sentiment que, sous ces petites frivolités dont nous jouons, il y a un drame dont nous sommes l’enjeu. Aussi, même à supposer que le mal ne soit qu’un moindre bien, est-ce sans dénaturer l'intime vérité qu’il est possible d'exprimer, par un calcul rigoureux, cette dramatique alternative que nulle vie d'homme n’évite de résoudre.
Voici, en projet, deux actes qu’au regard de la conscience je juge d'inégale valeur; je ne sais ce qu'est le bien, mais je vois que l’un est meilleur; c’est un devoir. Je note cette relation de qualité; soit 7 et 13. J’opte pour 7; c’est peut-être un plaisir, un gain dont l'attrait facile ne fait repousser 13, où je sentais plus de peine, un effort nécessaire, un petit sacrifice à faire, parce que ce qui est le meilleur ne va guère sans quelque lutte et quelque