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MANQUER SA DESTINÉE N’EST POINT S’Y SOUSTRAÏRE

qu’il est aisé d’en pervertir le sens; impossible de se dérober à la grandeur de la destinée humaine, même en la manquant. Quoiqu’on se jette librement à l’objet du désir pour devenir semblable à lui, l’on ne se restreint pas à la taille de lidole préférée; et l'agent, tout en devenant ce qu'il fait, garde entières dans son action les exigences qu’il ne satisfait pas.

Il ne s’agit pas d’un surcroît facultatif auquel on pourrait renoncer, refusant l'honneur pour éviter la peine, ou le gain, pour ne point risquer la perte. Et ce n’est point parce qu’on se croit en sécurité de conscience, qu’on y est vraiment. Sans doute, par une secrète et subtile logique, lon semble souvent réussir à pacifier l'inquiétude du cœur, à tarir le flot des désirs divins et à exclure de la conscience les plus naturelles aspirations. Mais il y faut un effort et une étude, comme en fixant soigneusement le regard sur une vitre couverte de dessins légers l’on échappe à demi au spectacle des perspectives lointaines. Et pourtant c’est toujours ce champ de la vision confuse qui sert de fond, qui apporte la lumière à ces transparentes bagatelles qu’on s’efforce de voir seules et qu'on ne verrait pas s’il n’y avait, au delà, de la profondeur et de la clarté.

Sans doute encore, après qu’on a senti le vide de chacune des expériences où l’on mettait son tout, après chacune des déceptions de la vie, renaît le vivace espoir et la persévérante illusion. Eten effet, dans ce vide même, tout n’est pas vide; l’action la plus vaine est à tout le moins pour la volonté une occasion d’éprouver son indestructible puissance : aussi que d’ingéniosité et d’agilité parfois, afin de tromper l’ennui de la vieet de se masquer à soimême l’inanité des heures employées à « faire ce qu'on veut»! Si chaque détail est oiseux, ne semble-t-il pas que l’ensemble ne le soit pas? Si chaque pièce du système paraît fausse ou ruineuse, n’en vient-on pas à sauter assez légèrement de l’une à l’autre pour que l’effondrement ne se produise point? est-ce qu’une conclusion légitimement fondée sur un principe dont on sait l'erreur ne finit point par paraître solide et légitime? — Prestige ordinaire du sophisme d’accumulation ou d’abstraction qui ne prouve qu’une chose, c'est qu’on veut infiniment plus qu’on ne trouve où l’on cherche, mais qu’on cherche seulement où l’on voudrait trouver. Combien placent ainsi ce qu’ils veulent juste où ii nesaurait être!

J'entends qu’on s’indigne de l'immense responsabilité dont l’homme semble chargé, du poids infini d’actes, si légèrement

commis que souvent on n’en à pas même mis en balance les suites prochaines : quelle justice en ce qu’on ignore, en ce qu’on fait presque sans l’avoir voulu, en cé qui est disproportionné? mais c’est cette plainte qui est la condamnation même. D'où surgit-il ce cri de rébellion et cet appel indigné, sinon d’un cœur épris de lumière puisqu'il proteste contre les ténèbres, amoureux d'équité puisqu'il s’érige en juge de son juge? Tant aimer la justice quand on est injuste! et n’est-ce point précisément dans cet amour sans bornes de l’homme pour soi, pour sa raison, son droit et son bonheur, qu'est le ressort des actes volontaires, qu'est le principe de leur éternelle sanction?

Quoi donc! l’homme s’engagerait ainsi sans le vouloir et sans le savoir,’ comme s’il pouvait mettre l'infini dans le fini et l’éternité dans le temps? — Mais cette excuse l’accuse, parce que la disproportion dont il se plaint est inverse de celle qu’il croit voir; elle lui semble être comme un piège, elle cache, si l’on peut dire, une disposition de faveur.

Que parle-t-on en effet de la brièveté fuyante du temps? Plus on sent qu'il est court et incertain, plus il est étrange d’agir comme s’il ne devait pas finir, comme s’il était tout. Ce n’est qu’une apparence, soit; qu’une forme de la sensibilité humaine, soit! C’est pour cela qu’on est inexcusable d’y limiter le désir et d'y enceindre l’action. L'action ne tombe pas sous la loi de la durée. Si la critique spéculative a ruiné la valeur objective du temps ou de l’espace, il y a longtemps que le sens moral et la critique de la vie a, en fait, son Esthétique Transcendantale. Les conclusions que l’analyse rationnelle atteint laborieusement, estce que la conscience droite ne les trouve pas d’un seul élan? L'homme de devoir est affranchi des prestiges de la sensibilité et de l'illusion du temps. Et, en revanche, différer la conversion, n'est-ce pas vouloir que ce qu'on veut présentement dure tou- Jours?

Ce qu'on veut délibérément, ‘ce qu’on fait librement par goût propre, on le veut donc et on le fait, non parce que le temps passe, mais quoique le temps semble passer. L’éternité est toute à chaque instant. De même que l'intention a une portée universelle, elle a une ambition intemporelle. Vivre comme si l’on ne devait pas mourir, aimer le temps comme s’il était l'éternité, souhaiter de jouir sans fin d’une volupté passagère, et ne vouloir regretter que de ne pouvoir toujours vivre comme on vit, y a-t-il donc

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