‹ L'actionChapitre 204 sur 273 · L'ACTION AU DELA DU TEMPS · texte numérisé non relu

L'ACTION AU DELA DU TEMPS

dans cette disposition de la volonté rien qui en atténue la déraison et l’inconséquence? Parce qu'il se donne à un plaisir misérablement court, l’homme n’en garde pas moins, dans ce don même, son éternelle aspiration; ce qu’il ne réussit pas à tenir ni à goûter seulement pour toute la durée d’une vie, il le voudrait pour toujours : in suo acterno peccat.

Aussi, quelque longues que paraissent les suites des actions humaines, y a-t-il, dans l’unique et indivisible instant qui les a produites, de quoi justifier non plus seulement toutes leurs conséquences dans la durée, mais infiniment au delà. Si ces actes qu’une soudaine décision a jetés dans le vaste engrenage du déterminisme universel, y prolongent leurs retentissements; s’ils ne tiennent pas tout entiers dans le point du lieu et du temps où ils naissent, et s’ils semblent parfois grassis par l’ample écho du monde, ce n’est donc encore qu’une image incomplète de leur invisible extension. Et cette grandeur surprenante de leurs contrecoups est comme un salutaire avertissement qui, par un symbole visible, éveille parfois brutalement la réflexion, en nous révélant ce que nous savons déjà, mais ce que nous oublions toujours, l'immense portée de l’action volontaire. C’est donc parce qu’il use des biens insuffisants comme s'ils étaient suffisants que l’homme s’endette infiniment. Car ce qui en use en lui est infini; et son malheur est de mettre, non le temps dans l'éternité, mais l’éternité dans le temps. Non cum tempore transit quod tempora transit : fugit hora, manent opera.

Ainsi l’acte délibéré et voulu naturalise l’absolu dans le relatif même. Sans savoir distinctement tout ce que nous faisons, nous faisons plus que nous ne savons, et nous savons plus que nous ne faisons : de telle sorte toutefois que, dans ce mélange d'ombre et de clarté dont notre destinée est enveloppée, se cache encore une grâce. Si la gravité de la faute est voilée, la force du secours l’est davantage. Car si le mal ne semble être d’abord qu’un moindre bien, c’est pour que le bien lui-même revète aussi les traits particuliers et la figure attrayante d’un motif sensible, d’un acte meilleur, d’un bien relatif. Mais que de ces relations apparentes, de ces simples différences de degré l’on n’aille point conclure contre le sincère aveu de la conscience : elle ne se garde vivante et ardente qu’autant que, selon la remarque de Carlyle, elle nous rappelle plus ou moins ce que nous savons tous plus ou moins, c’est que, sous ces approximations de la connaissance, il y a une

différence absolument infinie entre un homme de bien et un méchant, Sans doute, dans la région moyenne de l’âme, ce sont des nuances superficielles qui distinguent le commun des hommes. Comment admettre une responsabilité sans mesure dans une infirmité sans borne? Cominent croire à la malice infinie de cet homme que je connais et que j'aime, faible, inconséquent et malheureux? Mais il n’y faut pas croire, parce que le rôle de notre ignorance humaine n’est pas la justice, c’est l’indulgence et amour. Et pourtant, sans juger personne, —— car le commandement moral « vous ne jugerez pas » est-absolu, — pénétrez un peu plus avant, éprouvez les cœurs. Voyez en imagination ce misérable qui, sans y avoir jamais songé, mourrait de faim plutôt que de commettre une infamie : ce grossier tient, par la pointe de l'âme, à la vie éternelle. Voyez cet opulent avide qui, sans scrupule peut-être, frustre ce pauvre même. Quel partage au jour de justice, ét qu’il n’y aura rien d'arbitraire, rien d'extérieur, rien d'excessif en l'extrémité des représailles vengeresses!

Rien de plus simple, semblait-il, rien de plus naturel ou de plus légitime que de dire à sa propre volonté : « Tu n'’iras pas plus loin; tu ne recevras rien de plus haut; tu ne donneras rien de ce que tu as; tu ne sortiras pas de toi-même. » Voici pourtant que cette attitude réservée et expectante enferme une négation volontaire et une privation positive, ctécnsx. Pour refuser tout don éminent et se restreindre à soi, on use de cela même dont on feint de se passer. À le voir du dehors, sub specie materiae, l'acte ainsi amorti paraît sans doute borné et caduque. Mais la grande faute de l’homme, c’est d’ernployer, pour se limiter, son infinie puissance : seule sa volonté est assez forte pour arrêter sa volonté. Et si la route peut être barrée même à Dieu, si l’homme peut J'exterminer et faire qu'il ne soit plus pour l’homme, c’est qu’il se sert de lui contre lui en acceptant d’abord ce qu'il en faut pour le repousser.

Qu'il ne prétende donc point que sa responsabilité est courte, sous prétexte qu’il ne fait rien que de court et de petit. C’est justement de ne rien vouloir, de ne rien faire que de petit, c’est d'une défaillance de désir et d'amour qui ne supprime point son orgueilleuse susceptibilité, c'est de veuloir et de ne pas faire qu'il est coupable. On ne se plaint que là où l’on ne voudrait pas qu’il en fût comme on sait qu'il en est. Et, qui s’attribue une valeur absolue, qui a un amour immense de son bien-être se ment à

OT

soi-même, s’il se cantonne en de mesquines jouissances. S’il y à, dans l’insatiable ambition de l’égoïsme, un moteur d’une force infinie, c’est donc pour lancer l’homme à l'infini. L’étendue de la faute se mesure à l'énergie du mouvement plus encore qu’à la fin où il tend; et l’offense ne porte que parce que le divin offensé est atteint par l’offenseur avec toute la puissance qui doit aller à lui.

Ce n’est donc pas hors de l’homme, c’est en l’homme qu'il faut chercher le secret jugement de l'éternité. Même quand il est condamnable pour avoir prétendu se passer de toute loi supérieure à son décret, il est encore sa loi et sa condamnation. Jugé par ses jugements, il est pris pour règle : non point ses pensées, qui sont bonnes parfois malgré lui; non pas ses paroles, qui manifestent un idéal d'ordinaire chimérique; non pas même l’appréciation qu'il fait d'autrui, quoiqu'il y définisse souvent avec impartialité l'application pratique des lois impersonnelles dont il avoue l’empire universel et nécessaire au moment où il s’en exempte peutêtre pour son propre compte. Ce qui le juge, c’est son action même : la vigueur interne de son mouvement volontaire, voilà ce qui lui sert de mesure et de sanction.

Page 1