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Mais, s’il est possible à l'homme de pervertir le sens et de borner l’'infinie tendance de sa volonté, s’il lui est impossible d’en supprimer les immenses exigences au moment même où il les trompe et d’exclure ce qu'il repousse, comment comprendre pourtant que, détrompé enfin, il ne soit pas ou converti ou détruit? Est-il concevable, est-il nécessaire que la pleine révélation de son obscur état ne le change pas et que son malheur soit à jamais de n'être pas changé”?
C’est là justement ce qui prouve à quel point les voiles dont elle est enveloppée laissent intacte et libre la vigueur de l’action humaine. Otez-les : c’est alors que la volonté se fixe d’elle-même dans son option, et que la contradiction où elle est tombée en refusant la vie surhumaine dont elle sentait le besoin, lui apparaît comme son œuvre propre pour toujours. Ce n’est donc pas assez de dire : quelle justice y aurait-il à faillir tant qu’on a pu le faire pour vouloir ensuite que ces fautes demeurent impunies et pour
y renoncer dès qu’il ne serait plus possible de les commettre. Ce n’est pas assez non plus de comprendre l'impossibilité d’un. libre retour, sous l’éclat d’une lumière contraignante : qui n’a pas voulu quand il a pu ne pourra plus quand il voudra. Ce qu’il faut voir, c’est que la volonté même, en ses profondeurs, ne se convertit pas, et que, en se révélant hors du temps, l’action demeure volontairement pour léternité ce qu’elle est dans le temps. In suo temporis acterno peccat homo : in suo aelernilatis aelerno lui.
Profiter de ce que tout l’ordre naturel, même privé de son achèvement, ne peut s’anéantir; chercher dans ce qui passe une satisfaction permanente; vivre de ce qui meurt, c’est la faute meurtrière. Dans la libre option s’insinue labsolu et l'infini d’une volonté qui donne un être aux phénomènes, et qui en fait une réalité subsistante et indestructible. C’est pour avoir prétendu se contenter de la durée et se borner à la nature, que l’homme meurt; non qu’il ne puisse emplir et dépasser l’espace ou le temps : mais il a tant agrandi ce domaine des sens et de la science qu’il pourrait presque feindre de s’y mouvoir à l’aise et d’y trouver une demeure définitive s’il ne lui fallait, bon gré mal gré, toujours en sortir par linévitable avertissement de la conscience, par le scandale de la souffrance, par la mort. Si mourir au temps lui apprend ce qu'est vivre, c’est parce que cette vie qui ne passe pas dans le temps, est exposée à la seconde mort, à eelle qui subsiste à
jamais. Faire, ce n’a été l’œuvre que d’un instant; avoir fait et:
vouloir, c’est pour toujours. Quod factum est, factum non esse non potest. Cette nécessité révèle la présence de l'être dans le phénomène même : voilà pourquoi la loi de contradiction s’applique au passé; car elle est la loi de l'être, et, sous les apparences qui se succèdent dans notre connaissance, se cache l’action qui en fixe la réalité permanente.
Ce n’est donc plus seulement de réparer les apparences mauvaises, le désordre de phénomènes passagers, le mal commis dans l’ordre naturel, ce n’est plus de cette impossibilité humaine qu’il s’agit. Il s’agit d’une bien autre réparation, et, pour ainsi parler, d’une impossibilité divine. Remédier aux effets d’actes qui retentissent à l’infini dans son organisme et dans l’univers, l’homme, déjà, ne l’a pu; mais remédier au principe de ses actions voulues, en changer l'être et non plus le phénomène, comment concevoir même que ce soit possible? Admirez maintenant ces présomp-
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tueux à qui il suffit d’un éclair de repentance, d’une velléité meilleure, d’une vaniteuse et sentimentale aumône de quatre sous, d’un peu de temps écoulé afin que les attestations sensibles de leurs fautes se soient écartées, d’un oubli de leur part et d’une espèce de pardon qu’ils ont l'audace d'accorder à leur passé comme si en le regrettant ils faisaient une grâce au lieu d’en demander une, pour se croire purs, vierges, pleins de mérite et de beauté devant Dieu et devant les hommes! Ce que l’homme peut faire, il ne peut le défaire; mais ce qu'il ne peut constituer, il peut le détruire seul.
Qu'on le comprenne donc une fois pour toutes : dans l’action volontaire, il s'opère un secret hymen de la volonté humaine et de la volonté ‘divine. Être appelé à la vie de la raison et de la liberté, c’est participer à la libre nécessité de Dieu qui ne peut manquer de se vouloir. Nous aussi, nous ne pouvons manquer de nous vouloir : ce que nous recevons d’être en toute propriété est tel qu'il est impossible de ne pas l’agréer. Ce don, on ne peut en abuser, on ne peut feindre de le refuser qu’en l’acceptant déjà, et qu’en usant pour ainsi dire de Dieu contre Dieu. Aussi repousser son concours, livrer nos cœurs et nos œuvres à l’embrassement des faux biens, c’est un adultère. Cette union qui nous constitue, ce lien que nous voulons de nous à lui comme il l’a voulu de lui à nous, nous pouvons le violer sans vouloir le briser jamais. Grandeur redoutable de l’homme! il veut que Dieu ne soit plus pour lui; et Dieu n’est plus pour lui. Mais, gardant toujours en son fond la volonté créatrice, il y adhère si fermement qu’elle devient toute sienne. Son être reste sans F'Être. Et quand Dieu ratifie cette volonté solitaire, c’est le dam. Fiat voluntas tua, | homo, in aelernum ! )
Abuser du monde et le corrompre n’est donc rien au prix du crime dont se charge la volonté pervertie : abuser de Dieu et le tuer en l’homme, le tuer autant qu’il dépend de l’homme, lui porter une divine atteinte. Ce que nous ne pouvons édifier seuls, il semblerait que nous ñe pouvons le ruiner seuls : mais non; si le principe de la faute humaine est tout entier dans la volonté coupable, son effet meurtrier n’est pas borné tout entier à l’homme. L’action est une synthèse de l’homme et de Dieu : ni Dieu seul, ni l’homme seul ne peut la changer, la produire ou l’anéantir. Pour y remédier, un décret de la toute-puissance ne suffit pas. Il faut autre chose. Et, si l’on ose dire, il faut que Dieu meure nécessairement
si le crime de l’homme doit être compensé; il faut que Dieu meure volontairement si le crime de l’homme peut être pardonné et détruit. Mais, de lui-même, l'homme n’y peut rien. Son état naturel, c'est de n'être pas changé. Et n’être pas changé, c’est l’irrémédiable avortement de sa destinée.
Voit-on ce qu’enferme, pour l’homme, la prétention d’agir et de vivre par sa seule force; de marcher, de monter et de se relever seul et sans aide; de se suffire en sa vertu comme en son repentir et en son expiation? Estimer qu’on trouve en soi la vérité nécessaire à sa conscience, l'énergie de son action et le succès de sa destinée, non, ce n’est pas seulement se priver d’un don gratuit. et facultatif qui, repoussé ou dédaigné, ne compromettrait pourtant pas le bonheur d’une vie moyenne; c’est, en vérité, mentir à sa propre aspiration, et, sous prétexte de n’aimer que soi, se hair et se perdre. Se perdre, comprend-on la force de ce mot? se perdre, sans s’échapper à soi-même. Car, en tuant pour jamais en elle l'ambition des biens impérissables, la volonté qui s'est bornée aux fins passagères n’en demeure pas moins indestructible; et cette immortelle volonté qui a mis son tout dans des biens éphémères est comme morte dès qu’elle en éprouve enfin la brutale nullité. Son désir périt; elle aura donc voulu pour toujours ce qui ne peut jamais être : ce qu’elle veut lui échappera éternellement, ce qu’elle ne veut pas lui sera éternellement présent.
Être sans l’Être; avoir son centre hors de soi; sentir que toutes les puissances de l’homme, se retournant contre l’homme, lui deviennent hostiles sans lui être étrangères, n’est-ce point la conséquence et la peine de l’orgueilleuse suffisance d’une volonté solitaire qui a placé son tout où il n’y a rien pour la combler? C’est une juste nécessité que l’homme dont l’égoïsme a rompu avecla vie universelle et avec son principe soit arraché du tronc commun. Et, jusqu'aux racines de sa substance, il périra sans fin, parce que tout ce qu’il avait aimé sera en quelque façon dévoré et anéanti par la grandeur de son désir. Qui a voulu le néant l’aura et le saura ; mais qui l’a voulu ne sera pas détruit pour cela. Et pourquoi pas l’anéantissement total de ceux qui sont séparés de la vie? mais non; ils ont vu la lumiére de la raison; ils gardent leur volonté indélébile, ils ne sont hommes qu’en étant inexterminables, ils ont circulé dans la vie et agi dans l’être. C’est à jamais. Rien, en leur état, qui résulte d’une contrainte extérieure : ils persévèrent dans la volonté propre qui est à la fois crime et châtiment. Ils ne
sont pas changés. Ils sont morts; et ce qu’ils ont d’être estéternel. Comme un vivant lié des deux bras à un cadavre, qu'ils restent leur idole morte.
Et, s’il fallait donner en pâture à l'imagination un symbole du supplice intérieur qui, armant la volonté contre elle-même, entrechoque toutes les passions meurtries de l'âme séparée, c’est sans doute à la comparaison du feu dissolvant qu'il serait naturel de recourir. Si la douleur n’est rien d’autre que la division des choses vivantes qui tiennent l’une à l’autre, quel déchirement plus intime qu'une flamme qui, allumée pour ainsi parler des entrailles mêmes, ne consume jamais ce qu’elle désunit sans fin! image de cette anarchie douloureuse d’un être décomposé en ses intimes parties, ennemi de lui-même et de tout ce qui est. Et, malgré l’obscurité présente qui ne laisse pas pressentir la pénétrante force de la révélation finale, c’est déjà dans l’état actuel du coupable que sont recélées les colères de la justice vengeresse. Derrière les montagnes dont il se couvre, il en sait, il en veut assez pour qu’il n’y ait ni surprise ni iniquité dans les terreurs d’un jugement qui restera toujours l’œuvre du premier amour.
En offrant à l'homme une alternative el en lui imposant une option, le déterminisme de l’action volontaire a ouvert une double voie. Mais de quelque côté que la volonté se porte, ce déterminisme l’accompagne pour lui faire produire toutes ses conséquences et lui révéler son être nécessaire. On vient de voir comment l’homme se perd. Trouvera-t-il à se sauver? Et par où entrera-t-il dans cette route du salut? Si la science ne peut l'y introduire ni l’y soutenir en effet, du moins elle doit suivre ce délerminisme nouveau qui développe logiquement les conditions nécessaires de la véritable vie.