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SECONDE OPTION

” Les succédanés et les apprêts de l’action parfaite.

L'action ne peut se renfermer dans l’ordre naturel; elle n’y est pas toutentière. Et pourtant elle ne peut, d’elle-même, le dépasser : sa vie est au delà de sa puissance propre. L'homme, par ses seules forces, ne réussit pas à restituer volontairement dans ses actes tout ce qui s’y trouve spontanément. S'il prétend se borner à ce qu'il peut, s’il prétend tirer de soi ce qu'il fait, il se prive du principe même de sa vie. Pour rétablir dans l’action voulue la plénitude de sa nature originelle, ne faut-il pas qu'il laisse la Cause première y reprendre la première place? C’est à l’homme de céder le pas. Ce qu’il ne tue pas en lui le tue; et sa volonté propre l’empêche d'atteindre à sa volonté vraie.

C’est donc une nécessité, pour lui, d’avouer sa dépendance à l’égard de cet hôte mystérieux, de soumettre sa volonté à la sienne. Il faut qu’il en passe par là. Sinon, nul moyen de résoudre le problème, ce problème qu’il pose et qu’il ratifie de son plein gré. Il veut qu'on soit exigeant à son égard, parce que c’est la marque de la grandeur de sa nature, la réponse à l’avidité amoureuse de son appel. Aussi est-ce une richesse besogneuse que la sienne : car rien de ce qu’il a voulu et fait ne lui estacquis, ni ne peut subsister s’il n’en trouve la possession et la consistance en ce Dieu présent et caché au cœur de toute action volontaire. Et ce qu’il faut ici nommer Dieu, c’estun sentiment tout concret et pratique :

Hat tai.

pour le trouver, ce n’est point la tête qu’il faut se rompre, c’est le cœur. Comment donc l'installer librement dans la vie humaine, pour que cette immanence consentie du transcendant complète enfin l’opération réfléchie de la volonté en égalant ce qui veut à ce quiest voulu et posé dans l’action ?

En ce qui vient d’elle par la réflexion, la volonté humaine sent lirrémédiable insuffisance de son acte autant que linvincible besoin de l’achever. Réduite à ses seules ressources, elle ne peut qu’avouer son ignorance, son infirmité et son désir; car elle n’est fidèle à son infinie ambition qu’autant qu’elle reconnaît son infinie impuissance. Quelle peut être la façon pratique et efficace de faire enfin ce que nous ne pouvons faire seuls? Et, puisque l’acte ne peut s’achever que si Dieu se donne à nous, comment substituer en quelque sorte son action à la nôtre? comment, sans même savoir s’il à parlé, sans peut-être le connaître distinctement, participer à sa médiation secrète? comment s'offrir et s’ouvrir aux équivalents de l'action parfaite, et se préparer, s’il en est une, à une révélation plus claire de la destinée humaine”? Y a-t-il donc un trépas à la vie?

Ce que par clarté personnelle ou par enseignement reçu l’on estime bon, il faut que, d’esprit, de cœur et d’action, l’on y adhère, sous peine d’être condamné par son propre jugement. Tout ce - qui est conforme à la conscience, fût-elle involontairement faussée, exige de l’homme un dévouement effectif. C’est ainsi que certaines coutumes barbares ou des rites superstitieux peuvent servir de matière à la bonne volonté et de véhicule à l'inspiration salutaire ; mais sous quelle réserve? c'est que dans l’acte particulier et dans le symbole fini, l’intention porte au delà du symbole et de acte ; en sorte que, s’acquittant de ce qu’on sait, faute de mieux, l’on demeure ouvert, prêt, docile à toute plus complète vérité : agir, selon qu’on a de lumière et de force, sans borner la générosité et l'ampleur du désir, voilà la disposition d’une volonté droite.

Ii faut donc en revenir à la règle pratique qui, dès Porigine, était apparue comme la sauvegarde de la sincérité agissante et la clef de la destinée humaine : se donner soi et l’univers à ce qu’on

croit le bien. Mais cette règle est maintenant justifiée et éclairée ; ainsi est résolue l’apparente contradiction qui fait du devoir à la fois le triomphe et le sacrifice de la volonté. D'une part en effet, on a reconnu que toute la hiérarchie des biens naturels exprime simplement le vœu le plus intime du vouloir humain, et que s'y

conformer coûte que coûte c’est en définitive faire ce que l’on veut H sincèrement. D'autre part, il semble qu'il faille un sacrifice et { comme une immolation mortifiante pour être résolument fidèle aux obligations morales, alors même que c’est la chose la plus

naturelle du monde et la plus souhaitable.

C'est que précisément il ne s’agit pas uniquement de faire tout le bien que l’on veut, dans la mesure où on le veut comme de soi par un mouvement de libre complaisance, bona omnino facere. L'essentiel et le pénible, c’est de bien faire ce qu'on fait, c'est-à-dire en esprit de soumission et de détachement, de le faire parcequ'on y sent l’ordre d’une volonté à laquelle se doit subordonner la # nôtre, bene omnia facere. Ainsi s'explique que les préceptes moraux nous semblent beaucoup moins la formule de notre propre vouloir (ils le sont pourtant en un sens très vrai) que l'expression d’une autorité souveraine dont notre première obligation est de reconnaitre le droit sur nous. Qu’on y réfléchisse en effet : plus la morale scientifique prouvera qu’elle est conforme aux vrais intérûts de l’homme ou qu’elle résulte des expériences positives accumulées par les générations (c’est exact), plus il restera nécessaire. d’'éclaircir comment, par un penchant au mal, l’homme seul va contre son bien, en s'écartant de la tradition éprouvée.

Si donc, dans ce qui est le bien et son bien, il méconnait son bien en repoussant le bien, c'est parce qu’en réalité il y voit, avec raison, une autre volonté que la sienne, et que, pour l’accueillir pleinement, il a besoin d'abnégation. Sans doute, c’est par un élan naturel que la raison pourvoit aux besoins et aux intérêts légitimes, moins parce que ce sont des intérêts que parce qu'ils sont légitimes; qu’elle écoute les sentiments généreux, moins parce qu'ils flattent la sensibilité que parce qu'ils sont généreux. * Toute la hiérarchie de ces biens naturels est comme une échelle préparée pour les ascensions de la volonté. Et pourtant, si nous ne faisons que ce qui nous charme et nous semble avantageux, nous n'allons pas loin dans la voie du devoir, ou pour mieux dire nous n'v entrons vraiment pas.

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N'y entrent pas non plus les hommes et les peuples qui ne gardent la dignité de leur tenue qu'en ayant conscience de s'imposer à eux-mêmes leurs propres obligations; il est plus facile, à la vérité, d’obéir à la loi qu’on se fait et d’incliner la volonté devant: la volonté seule. Mais c’est retirer à la vie morale tout son fondement nécessaire d'humilité et d’abnégation.

À consulter le témoignage immédiat de la conscience, l’action est bonne quand la volonté, pour l’accomplir, se soumet à une obligation qui exige d'elle un effort et comme une victoire sur elle-même. EL ce témoignage est fondé, parce qu’en effet il n’y a de bien véritable que là où nous substituons à tous les attraits, à tous les intérêts, à toutes les préférences naturelles de la volonté une loi, un ordre, une absolue autorité, là où nous mettons dans notre acte une initiative autre que la nôtre. Unus est bonus Deus. Le devoir n’est le devoir que dans la mesure où, d'intention, l’on y obéit à un commandement divin : soumission pratique qui d’ailleurs est indépendante des affirmations ou des négations métaphysiques. Il ÿ a une manière de servir Dieu, sans le nommer ni le définir; et c’est là ce qui est « le Bien ».

Aussi le désintéressement moral est-il absolu, même pour qui sait, de science, que son suprème intérêt est dans Je bien. Car il est impossible que, en se conformant aux obligations de la conscience, l’on n’ait pas le sentiment de renoncer à sa propre volonté. Il est impossible qu’en obéissant à la loi nous ne paraissions point sacrifier à jamais, sans retour et sans équivalents exacts, les voluptés attirantes dont le charme le plus grand réside peut-être dans cette illusion qu’en les écartant on se ferme pour toujours ce monde infini des jouissances où l'homme semble ne devoir rien qu'à lui seul. Il est impossible qu’en demeurant, coûte que coûte, fidèle au pacte divin, nous ne perdions, à l'instant critique de la décision et dans les angoisses de l’action souvent douloureuse coinme un enfantement, le sentiment de travailler pour nous, et même de travailler pour un maitre attentif et compatissant ; comme si, sourds nous-mêmes, nous étions obligés de chanter devant un sourd où pour un absent. Agir pour ce qui n’est rien au regard des sens ni même de l'esprit, c’est cette apparente folie qu’exige la raison quand elle va jusqu'où elle doit aller.

Ainsi, quelle que soit la valeur naturelle du motif qui sollicite la volonté, il faut en quelque sorte l’amortir avant de lui restituer un prix vraiment moral : valeur qui sera fondée, non plus sur le

degré de conformité de ce motif avec notre propre vouloir, mais sur son Caractère proprement obligatoire et impératif. Sta sine electione et elige. Il n’y a qu’une manière de concilier les contraires et de dominer les désirs opposés : c'est-de sacrifier les diverses alternatives, même celle qu’on choisira; c’est de n’y revenir que par un sentiment supérieur à l'attrait naturel qui nous sollicitait. Sinon, il serait trop pénible d’avoir des pré-férences, de s’écouler avec le temps, de sentir fuir entre nos doigts une part de la belle et bonne réalité. Ayons le mérite de tout égaler, de tout aimer, de tout anéantir devant l'infini bien, afin de répandre en tout la seule présence de cet absolu. Ne jamais se déterminer par la passion, füût-ce par la passion du bien; quoi qu'on désire, se tenir prêt à accomplir l'acte contraire, pour ne revenir, si c’est bien, à la primitive inclination qu'avec un cœur changé; souhaiter presque d’avoir du goût à tout ce qu’on sacrifie et de la répugnance pour tout ce qu’on fait, là est la véritable et intérieure liberté.

En un sens donc, le parfait et universel détachement nous rattache très purement à tout, sans liens et sans dédain; car il nous rend à la fois très indifférents aux formes particulières de l’action et très dévoués au grand et suprême motif qui seul communique à tous les autres et aux plus petits son prix infini. Qu’importe une différence de degré, au regard de Dieu qui nous destine à lui et vis-à-vis de qui tout est bon et tout est mauvais selon qu'on.le lui rapporte ou qu’on le lui dérobe? Non pas qu’il faille se désintéresser absolument du contenu naturel des actes humains; car, si ces actes finis doivent exprimer et réaliser le bien qui n’est que s’il est infini, c’est à la condition qu’on accomplira le meilleur, parce que c’est le meilleur qui sert de vêtement passager et toujours changeant au bien même. Au prix d’une

action bonne, qu'est-ce qu’un milliard ou qu'est-ce qu’un liard? qu'est-ce que le monde entier? on le sent bien. Et ne doit-on pas juger en toutes choses, pour soi-même, comme s’il s'agissait d’un autre, ou comme s’il était question des affaires d'état d’Aménophis, à cent mille ans et à cent mille lieues, dans l’absolu, l’universel, en faisant descendre l’action des profondeurs sereines de l'éternité, comme mort?

Il faut donc que l’idée d’infini devienne vivante en nous, qu’elle y soit voulue et pratiquée, qu'elle y agisse et y règne, qu’elle nous supplante en quelque façon; elle le peut toujours, et nous le lui

devons. Jouons donc notre rôle : c’est de nous déprendre de notre petite perspective individuelle pour réaliser l’absolu en nous et nous réaliser dans l’absolu; c’est de mettre l’universel dans chaque forme particulière de notre vie, afin de donner au relatif et au particulier une valeur infinie. La libre nécessité qui est le caractère de l’action divine n'est-elle pas aussi l’idéal de l’action humaine? L'action humaine ne doit laisser, en dehors d’elle, rien de ce qui constitue l’homme; elle fait tout vivre en lui; elle rallie toutes ses tendances contraires; elle l'élève au-dessus des oppositions contingentes qui morcellent sa conscience. Mais elle ne peut restaurer cette parfaite simplicité qu’en supprimant la volonté propre, pour restituer au bien qui la sollicite sous des traits particuliers son caractère absolu et total. Qui n’a plus de Volonté propre fait toujours sa volonté; et alors qu’on ne voulait rien, il se trouve qu'on a toujours fait ce qu’on a voulu.

La tentation toujours renaissante au cœur de l’égoïste, c’est ce murmure orgueilleux ou sensuel : € Fais ainsi, tu le peux parce que tu as une nature unique, parce que c’est une circonstance extraordinaire, parce que les règles communes ne s’appliquent pas à toi. » Sophisme de la passion, qu’écoute le vaniteux toujours prêt à apposer une plaque à chacun de ses pas, et à mettre le monde à genoux devant chaque battement de son cœur. Au contrairé, l’action bonne est celle qui, dans l’homme même, dépasse et immole l’homme : chaque fois qu’on accomplit un devoir, il faut sentir qu’il emporte la vie, qu’il remplace la volonté propre, et qu'il suscite en nous un être nouveau. Car il faudrait mourir plutôt que de ne le point accomplir; et, en vivant pour nous en acquitter, c'est déjà un autre qui vit en nous. Tout acte est comme un testament, Il faudra bien prendre le temps de mourir : c’est comme mourant qu’il faut vivre, avec cette simplicité qui va droit à l’essentiel etau vrai.

Il n’y a donc d’absolument bon et voulu que ce que nous ne voulons pas de nous-mêmes, ce que Dieu veut en nous et de nous. Mais, si dans ce que nous voulons le mieux, dans l’action la plus conforme à notre vœu intime, il y a déjà une mortification, que sera-ce de tout ce qui contrarie, humilie, et meurtrit le vouloir? Si, pour bien agir, il faut souffrir d’être supplanté par une volonté, conforme il est vrai, mais supérieure à là nôtre, n’est-ce pas que, dans la souffrance même, dans tout ce qui répugne à notrenature, il est besoin d’une plus courageuse action, pour faire rentrer la

douleur et la mort, elles également, dans le plan volontaire de la vie? mais n'est-ce pas aussi que cette mortification est la véritable épreuve, la preuve et l'aliment de l’amour généreux? On n’aime point le bien, si l'on n’aime pour lui ce qu'il y a de moins aimable. Où il y a moins de nous, il y a plus de lui.

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S'il y a, à l’origine de l’action bonne, un principe de renoncement, de passion et de mort, il n’est pas surprenant que, dans tout le déploiement de la vie morale, l’on rencontre constamment la souffrance et le sacrifice. La souffrance, on a déjà vu comment elle sert à stimuler le développement de la personne, comment elle est un moyen de formation, un signe et un instrument de réparation où de progrès; elle nous détrompe de vouloir le moins pour nous porter à vouloir le plus. Mais l’accepter elle-même, y consentir, la rechercher, l'aimer, en faire la marque et l’objet même de l’amour généreux et détaché, placer l’action parfaite dans la passion douloureuse, être actif jusque dans le trépas, faire de chaque acte une mort et de la mort même l’acte par excellence, c’est ce triomphe de la volonté qui déconcerte encore la nature et qui, en effet, engendre dans l'homme une vie nouvelle et plus qu'humaine.

Où se mesure le cœur de l’homme, c’est à l'accueil qu'il fait à la souffrance : car elle est en lui l'empreinte d’un autre que lui. Même quand elle sort de nous pour entrer, avec son aiguillon pénétrant, dans la conscience, c’est toujours malgré le souhait spontané et l’élan primitif du vouloir. Quelque prévue qu’elle soit, si résigné d'avance qu’on s'offre à ses coups, si épris qu’on puisse être de son charme austère et vivifiant, elle n’en demeure pas moins une étrangère et une importune; elle est toujours autre qu'on ne l'attendait ; et, sous son atteinte, celui même qui l’affronte, qui la désire et l’aime ne peut en même temps s'empécher de la haïr : elle tue quelque chose en nous pour y mettre quelque chose qui n’est pas de nous. Et voilà pourquoi elle nous révele ce scandale de notre liberté et de notre raison : nous ne sommes pas ce que nous voulons; et, pour vouloir tout ce que nous sommes, tout ce que nous devons être, il faut que nous comprenions, que nous acceptions sa leçon et son bienfait.

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