LA VOIE DE L'ABNÉGATION VOLONTAIRE
Ainsi la souffrance est en nous comme une semaille : par elle quelque chose entre en nous, sans nous, malgré nous; recevons-le donc, avant même de savoir ce que c’est. Le laboureur jette là son grain le plus précieux, il le cache en terre, il le dissémine au point qu’il semble n’en rien rester. Mais c’est justement parce que la semence est répandue, qu’elle demeure sans qu’on puisse la ravir; elle pourrit pour être féconde. La douleur est comme cette décomposition nécessaire à la naissance d'une œuvre plus pleine. Qui n’a pas souffert d'une chose ne la connaît ni ne l’aime. Et cet enseignement se résume d’un mot, mais il faut du cœur pour l’entendre : le sens de la douleur, c’est de nous révéler ce qui échappe à la connaissance et à la volonté égoïste; c’est d’être la voie de l'amour effectif, parce qu'elle nous déprend de nous, pour nous donner autrui et pour nous solliciter à nous donner à autrui.
Car elle n’opère pas en nous son heureux effet sans un concours actif : elle est une épreuve parce qu'elle force les secrètes dispositions de la volonté à se manifester. Elle gâte, aigrit, endurcit ceux qu'elle n’attendrit et n’améliore point. Rompant l'équilibre de la vie indifférente, elle nous met en demeure d'opter entre ce sentiment personnel qui nous porte à nous replier sur nous-mêmes en excluant violemment toute intrusion, et cette bonté qui s'ouvre à la tristesse fécondante et aux germes qu'apportent les grandes eaux de lépreuve.
Mais la souffrance n’est pas seulement une épreuve; elle est une preuve d'amour et un renouvellementde la vieintérieure, comme un bain rajeunissant pour l’action. Elle nous empêche de nous acclimater en ce monde, et nous y laisse comme en un malaise incurable. Qu'est-ce en effet que s’acclimater, sinon trouver son équilibre dans le milieu restreint où l’on vit hors de chez soi? Il sera donc toujours nouveau de dire : où qu’on se tourne, on est mal. Et il est bon de le sentir; le pire serait de ne plus souffrir, comme si l’équilibre était trouvé et le problème déjà résolu. Sans doute, dans le calme d’une vie moyenne ou dans le recueillement de la spéculation, la vie souvent paraît s'arranger d'elle-même. Mais, en face d’une douleur réelle, point de belles théories qui ne semblent vaines ou absurdes. Dès qu'on en approche quelque chose vivant et de souffrant, les systèmes sonnent creux, les pensées restent inefficaces. La souffrance, c’est le nouveau, l’inexpliqué, l'inconnu, l'infini, qui traverse la vie comme un glaive révélateur.
Aussi se découvre-t-il une sorte de réciprocité ou, pour ainsi dire, d'identité entre l’amour vrai et la souffrance active. Car, sans l’éducation dela douleur, l’on n’arrive point à l’action désintéressée et courageuse. L'amour fait les mêmes effets en l’âme qu'au corps la mort : il transporte celui qui aime en ce qu’il aime, et ce qui est aimé en ce qui est aimant. Aimer, c’est donc aimer à souffrir, parce que c’est aimer la joie et l’action d'autrui en nous : douleur aimable et chère elle-même, à laquelle consententceux qui la sentent et qu’ils n’échangeraient point contre toute la douceur de l’univers. Si, pour l’homme, souffrir est bon, ce n’est donc point par convention, mais par raison tirée du fond des choses. Bien comprendre que la douleur opère l'infinie et vraie joie, ne sera-ce point avoir résolu la suprême difficulté de la vie et étouffé le scandale le plus fort pour la conscience humaine, en donnant enfin à notre volonté ce grand soulagement de pouvoir tout ratifier? Quand on a le secret de trouver de la douceur dans l’amertume même, alors tout est doux.
Ce n’est point dire encore assez. Si la souffrance est l’épreuve et la preuve de la volonté généreuse et vaillante, c’est qu’aussi elle est l'effet et comme l’acte même de l’amour. Car, s’il est vrai que l’on est plus où l’on aime qu’où l’on est, là où-la volonté propre est recouverte et supplantée par une volonté contraire, il semble que chaque mouvement d'intérêt personnel soit, non plus un gain, mais une perte, et que tout apparent enrichissement devienne un appauvrissement réel. Douloureuse au cœur en deuil la vue des joies et des fêtes ; douloureuse à qui aime le bien mieux que son bien, toute satisfaction trop goûtée. On se contente à se priver, jamais à se contenter.
C’est en effet une vérité pleine d'enseignements que l’égale inquiétude des hommes dans les plus inégales conditions. Aussitôt l’équilibre établi dans un état de fortune ou d’âme, quelque bas ou quelque haut qu'il soit, on ne voit plus que ce qui teste à désirer, le moindre manque paraît un infini vide; et il l’est. Se comble-t-il? la même impression renaît plus irritante : preuve que toutes les jouissances et possessions présentes sont également nulles au prix du bien que nous souhaitons. Qu'il est donc plus sage d'orienter nos aspirations au rebours de ceux qui cherchent ces décevantes satisfactions ! Aimer tout ce qui nous avertit de notre insatiable grandeur; préférer le moins au plus et les privations rassasiantes aux plaisirs affamants; nous complaire dans le