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LA VOIE DE L’ABNÉGATION VOLONTAIRE

sentiment de notre manque, c’est pénible, sans doute, mais salutaire. La souffrance est la voie qui marche et qui monte; et pour beaucoup avancer, il suffit de vouloir bien se laisser porter. Le bonheur, ce n’est pas ce qu’on a, c’est ce dont on se passe et ce dont on se prive.

Aussi, même dans le bien que nous faisons, faut-il le faire comme n'étant pas de nous. Partout le sacrifice de la volonté propre est, pour l’homme, le chemin de la vie. Ce par quoi l'on se prive vaut infiniment plus que ce dont on se prive. Pratiquer cette rigoureuse méthode de suppression, c’est mettre en évidence et en liberté ce petit surcroît de force qui dépasse en nous toutes les puissances naturelles. On n’acquiert pas l'infini comme une chose ; on ne lui donne accès en soi que par le vide et la mortification. Et, pour peu qu’on ait l’âme grande et avide, l’on jouit mieux de ce qu’on n’a pas que de ce qu’on a.

La marque d'une volonté sincère et conséquente à sa première générosité, c'est donc de ne se contenter de rien de fini. Non seulement elle accepte la souffrance qui lui apporte l’action d’autrui comme un don douloureux et instructif; mais, par sa propre initiative et en dilatant toutes ses puissances d’aimer, elle crée en elle une sorte de passion volontaire et de mort permanente. Loin de se rapetisser comme pour échapper à trop de contacts en se modelant sur les circonstances, elle s'agrandit sans mesure pour être partout à l’étroit comme sous le pressoir. L'homme, par son intention délibérée, n’égale la plénitude de son aspiration spontanée qu'à la condition d’anéantir sa volonté propre, en installant en soi une volonté contraire et mortifiante. Non qu’il cesse de sentir, jusqu’au vif, la meurtrissure de sa nature amoureuse d’indépendance; car, toujours coupées et toujours renaissantes, les racines secrètes de l’amour propre ne peuvent périr. Non qu’il doive non plus traiter son ennemi intérieur avec une sorte de colère et d’âpreté violente; car le sacrifice, loin d’endurcir le cœur, attendrit souvent les sentiments qu’il refoule. Ne rien faire de ce qu’on choisirait, et le faire avec grâce et douceur, c’est avoir en soi une autre volonté que la sienne; c’est être mort, mais pour être déjà ressuscité à la vie, et puiser le principe de l’action à sa source,

La mortification est donc la véritable expérimentation métaphysique, celle qui porte sur l’être même. Ce qui meurt, c’est ce qui empêche de voir, de faire, de vivre; et ce qui survit, c’est déjà ce qui renait. Se survivre, là est l'épreuve de la bonne

volonté. Être mort ne serait rien, mais se survivre, se sentir dépouillé de ses complaisances intimes et de ses goûts d’indépendance, être dans ce monde comme n'y étant pas, trouver pour toutes les tâches humaines plus d’ardeur dans le détachement qu'on ne saurait en puiser dans la passion, voilà le chef-d'œuvre de l’homme. Tant de gens vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir, c'est l'illusion; il faut agir comme mort, c’est la réalité. Suivant qu'on met en ligne de compte cet infini de la mort, comme tout change de signe! Et que la philosophie même de la mort est peu avancée ! c’est qu'aussi rien ne supplée à la pratique de cette méthode des suppressions volontaires : combien peu l'ont expérimentée! combien voudraient arracher à ses prises juste ce qu'il faut lui livrer, sans songer que la mort peut et doit être l'acte par excellence! C'est là le secret de la terreur sacrée qu'éprouve la conscience moderne, comme l'avait sentie l’âme antique, à l'approche, à la seule pensée du divin. Si nul n'aime Dieu sans souffrir, nul ne voit Dieu sans mourir. Rien ne touche à lui qui ne soit ressuscité; car aucune volonté n’est bonne si elle n'est sortie de soi, pour laisser toute la place à l'invasion totale de la sienne.

Sans doute, il n’est pas nécessaire, il n’est pas même toujours utile de connaître la raison et le bienfait de cette mystérieuse substitution qu’opère la souffrance courageusement acceptée, qu'obtient la générosité d’un cœur dont rien de fini ne borne l’aspiration, qu’achève la mort affrontée ou subie avec magnaniümnité. Ce qu'il est long d'expliquer, difficile de justifier, n’exige souvent dans la pratique qu’un simple effort capable de résumer et de transfigurer toute une existence. Qu'il faut peu de chose pour trouver accès à la vie! un mince acte de dévouement, sous une forme toute populaire et parfois enfantine, c'en est assez peut-être pour que le germe divin soit conçu dans une âme, et le problème de la destinée résolu.

Mais, pour garder intacte la pudeur de la conscience et cette sincérité généreuse qui n’est qu’une volonté parfaitement conséquente à elle-même, une dernière disposition demeure essentielle. Faire tout ce qu'on sait et tout ce qu’on peut du devoir, fallüt-il

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