L'AVEU DE L'INSUFFISANCE HUMAINE
aller héroïquement jusqu’au sang répandu; souffrir et mourir pour acquérir ce sans quoi nulle vie ne mérite d’être vécue, c’est bien, et c'est iisuffisant. Après qu'on a tout fait comme n’attendant rien de Dieu, il faut encore attendre tout de Dieu comme si l’on n’avait rien fait de soi. Qu'on redoute donc cette secrète présomption qui est un suprème retour de la volonté propre : volontiers l’on se persuade que les seules forces humaines, en vertu de quelque nécessité naturelle, réussissent à consommer le grand œuvre du salut. Non, elles n’achèvent pas ce grand travail; car elles ñe le commencent même pas. |
Estimer que le renoncement de l’homme à sa volonté propre est. son œuvre originale; se persuader finalement que cette abnégation est pleinement valable, expiatoire et salutaire, e’est toujours en revenir à la première illusion; c’est perdre de vue la vérité du Dieu-vivant et le traiter encore comme un objet inerte, ouvrage des mains de l’homme et matière docile à son gré; c’est se le donner, et non se donner à lui.
Il faut donc (là est la difficulté de la voie étroite qui mène à la vie) allier ces deux dispositions pratiques : faire lout ce que nous pouvons, comme.si nous n'avions qu’à compter sur nous; mais en même temps nous convaincre que tout ce que nous faisons, quoique nécessaire, est’ radicalement insuffisant. Ce que nous avons de force et de lumière ne saurait légitimement nous appartenir que si nous le rapportons d’abord à son principe. En un sens, l’action doit être toute de l'homme, mais il faut d’abord qu'elle soit voulue comme toute de Dieu. Dans cette parfaite synthèse de l’un avec l’autre, on ne peut dire que la première part de l’acte vient de l’un et que la seconde vient de l’autre : non, chacun doit agir pour le tout; il n’y à communion de deux volontés qu’à cette condition : l’une ne peut rien sans l'autre. Et l’action, œuvre commune, procède pourtant tout entière de chacune.
Ce n’est donc point assez de concevoir de bons désirs et de nobles desseins, en attendant, pour les exécuter, d’être soulevé par une inspiration étrangère. Il ne suffit pas que la volonté soit enceinte, il faut qu’elle ait enfanté. Ne vivons pas dans ce que nous voudrions faire; car c’est ce que nous ne faisons pas, et c’est ce que nous ne ferions jamais. Il faut agir, même où la pusillanimité se persuade que c’est impossible; pas plus qu’on ne doit se fier sans réserve à la solidité des actes accomplis, car ce qui s’y trouve de l’homme est toujours ruineux, pas plus il ne faut se
défier des œuvres futures, parce que nous devons toujours attendre un secours et une collaboration toute-puissante. C’est un même sentiment qui porte l’homme à cette crainte circonspecte à l’égard du passé où il s’est mis, et à cette courageuse initiative en face de l'avenir, où il doit considérer qu’un autre que lui est déjà présent.
Devant le problème de sa destinée, la seule attitude qui convienne à l’homme, c’est donc d’agir autant que possible selon qu'il a de lumière et de force, mais avec la conscience de ne point trouver en lui-même le principe, le moyen et la fin de son action, de ne jamais se croire arrivé au terme, de toujours recommencer avec l’élan du jeune soldat et la timide ardeur du novice. Le devoir, c’est de chercher sans se lasser, car on ne chercherait pas si l’on n'avait déjà trouvé ce qu’on n’atteint jamais en son fond, ce qu'on perd dès qu'on prétend s’y tenir. En agissant au mieux, on doit donc encore désirer le bien qu'on ignore et qu’on ne fait pas: on doit vivre avec le sentiment que le présent n’est pas une demeure permanente, mais un lieu de passage et comme un perpétuel trépas; vivre, avec la crainte de se trop accommoder à cette vie mourante en jouissant d’une certaine paix qu’elle offre aux tièdes et aux habiles. Sans doute c’est comme le poids d’un joug que nous avons ainsi à soutenir. Mais ce fardeau de la vie morale, pénible à envisager, pénible à soulev®r, s’allège à mesure qu'on avance, el il allège tout le reste. Onus cunneta exonercrs. De mème, loin d'être une charge pour lui, les plumes que porte l'oiseau, le portent.
Mais si l'homme doit jeter ainsi ses actes au delà du temps ct de l’espace, hors du fini et hors de lui, ce n’est pourtant pas inconsistance de désir ni appétit de malade qui, toujours affamé, ne pourrait supporter rien de solide. Car cette inquiétude persévérante n’est bonne que dans la mesure où elle stimule l’activité présente, alors même qu'elle ne nous permet jamais de nous v borner. (est l'action même qui doit nous donner, avec l'aliment rassasiant, cette vigueur renaissante de la santé et cette faim insatiable qui est la marque d’une volonté saine et intègre. Jusqu'à notre désir de bons désirs, 11 faut que nous replacions hors de nous l’origine de ce mouvement volontaire. Môme quand nous ne faisons que demander d’avoir de quoi donner, cette prière n’est pas toute de nous; et ce n’est une prière qu'autant que l’aveu en est au moins implicite. À Pinitiative absolue de l’homme, il est
L'ATTENTE RELIGIEUSE. 381 nécessaire de substituer, librement, comme elle y est nécessairement, l'initiative absolue de Dieu. Ce n'est pas à nous de nous le donner, ni de nous donner à nous-mêmes; notre rôle c’est de faire que Dieu soit tout en nous comme il v est de soi, et de retrouver au principe même de notre consentement à son action souveraine sa présence efficace. La vraie volonté de l’homme, c'est le vouloir divin. Avouer sa foncière passivilé, c’est, pour l’homme, la perfection de l’activité. À qui reconnait que Dieu fait tout, Dieu donne d’avoir tout fait; et c’est vrai. Ne se rien approprier, c’est la seule méthode d'acquérir l'infini. I est ‘partout où l’on n’est plus à soi.
Mais ici encore, ic: surtout, combien celle disposition salutaire est indépendante de la science abstraite qu'on en peut avoir! Pour que la sincérité demeure entière, il faut et il suffit qu’en agissant au mieux de ce qu'on sait, l’on se fonde, de désir ei d’intention, sur celui, connu où inconnu, qui peut seul inspirer, soutenir et parfaire l’ébauche de créature que nous sommes. Ni pour accom-
plir une action bonne, ni pour remédier à une défaillance volontaire, nous n'avons la force de faire ou le moyen d’expier : il faut donc le reconnaitre pour rester dans la vérité. La vérité ne se répand que dans les vases vides, M'ils sont appelés à la récompense presque sans travail, c'est que les ouvriers de là dernière heure n'ont été loués d'abord par personne ni pour aucune tâche. Ainsi est-il nécessaire qu'il reste au fond du ecur un petit coin vierge par où l'hôte ignoré et désiré touche à l'âme. Il ne peut se donner que là où on lui fait place. Mais, à défaut de toute autre clarté sur lui, combien ce sentiment du besoin qu’on à de son opération suppose de droiture et de générosité vraie! Pour Pappeler ainsi avant méme de le connaitre, il faut ètre resté fidèle à la sincérité du bon vouloir jusqu'au bout : disposition toute simple, qu'un seulinstant, qu'un élan du cour suffit peut-Ctre à produire, iais qui enveloppe Finfini.
Il semblait que l'effort suprême de la volonté, c'était de sacrilier tout ce qu’elle a et tout ce qu'elle est : voici pourtant que cet effort mème est insuffisant, dès lors qu'on s'en attribueraitl le mérite ou qu’on en admeltrait l'efficacité. Sans doute, c'est la voie sûre et droite d'aimer l’invisible; de souhaiter par-dessus toutes choses ce qu'on renonce à posséder présentement; de tout perdre, pour sauver ce qui seul compte et mérite d’être; de
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mourir, s’il le faut, pour vivre, puisqu'il semble impossible d'arriver à l’être sans traverser la mort : c’est l’aveu de l’homme à l'absolu, c’est la participation du néant que nous sommes à la vie réelle par l’oblation de la vie apparente. Et pourtant tout cela n’est rien encore sans la conscience de l'impuissance naturelle, de l’impossibilité même où l’homme est d'atteindre par ses forces seules à sa fin nécessaire. Aristote en avait le sentiment, quand il disait : il y a dans l’homme une vie meilleure que de l'homme; et cette vie, ce n’est pas l’homme qui la peut entretenir; il faut que quelque chose de divin habite en lui.
Absolument impossible et absolument nécessaire à l’homme, c’est là proprement la notion du surnaturel : l’action de l’homme passe l’homme; et tout l’effort de sa raison, c’est de voir. qu'il ne peut, qu'il ne doit pas s’y tenir. Attente cordiale du messie inconnu, baptême de désir, que la Science humaine est impuissante à provoquer, parce que ce besoin même est un don. Elle en peut montrer la nécessité, elle ne peut le faire naïtre. S'il faut en effet fonder une société réelle et coopérer avec Dieu, comment présumerait-on d'y réussir, sans reconnaitre que Dieu reste souverain maitre de son don et de son opération? aveu nécessaire,. mais qui cesse d’être efficace, si l’on n’appelle point le médiateur ignoré, ou si l’on se ferme au sauveur révélé.
Je montre comment l’idée même d’une Révélation rentre dans le développement intérieur de la conscience humaine; en sorte que, venant du dehors, elle ne peut cependant agir au dedans qu’en vertu d’une convenance préalable. — Je fais voir à quels caractères cetle donuée, en apparence extérieure, doit son autorilé et son crédit i time. — Je montre enliv quelle en est l'utilité : il faut qu’elle serve et qu’elle ait une effi‘acité pratique, si l’on veut que la mystérieuse connaissauce de l’incomprehensible révelé ail un sens et s humanise en quelque facon. Elle aussi vient donc prendre place dans le dynamisme de l’action. La science humaine n’a pas à rechercher si c'est réel ni même si c’est possible : elle doit montrer, au nom du déterminisme, que c'est nécessaire.