CHAPITRE I
LA NOTION DE DOGMES ET DE PRÉCEPTES RÉVÉLÉS ET LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
S'il fallait considérer que la révélation elle-même vient toute du dehors comme une donnée entièrement empirique, la seule notion d’un dogme ou d’un précepte révélé serait totalement inintelligible. Car, par hypothèse et par définition, la révélation n’use des intermédiaires sensibles et naturels que comme d’un véhicule pour le surnaturel dont les sens et la science ne sont pas juges. Aussi, sans qu’on ait encore le‘moins du monde à se prononcer sur la valeur de ce qu’on nomme révélé, est-il essentiel d'étudier le mécanisme et la genèse de cette notion : critique que la philosophie n’a guère qu’ébauchée.
Qu'ils soient ou non surnaturels en leur principe, ce n’est point dans les signes sensibles eux-mêmes, qu’il faut voir l’origine de notre idée de révélation. C'est par le développement de l’activité pratique et grâce à l’effort de la volonté pour s’égaler à son propre élan, qu'est né, on a vu comment, le besoin d’une correspondance extérieure et d’un complément nécessaire à notre action intime.
Aussi, selon la disposition intérieure des volontés, les mêmes signes révélateurs produisent des effets et provoquent des interprétations opposées. — A qui prétend se suffire, toute doctrine
GENÈSE DE L'IDÉE DE RÉVÉLATION. 395 ou toute discipline qui se propose comme d'origine surnaturelle, semble plus odieuse monstruosité que n'importe quelle superstition; la superstition, du moins, n’est qu'une invention plus ou moins avouée de l’homme et comme une entreprise de la volonté sur le mystère universel. — A qui a senti un désir de l'infini, à qui a conscience des besoins de la conscience, mais sans être entré sincèrement dans cette voie étroite du trépas à la vie dont on a montré qu’elle est la seule route d’une volonté conséquente, la révélation, bien que peut-être attendue et appelée, demeure fermée, scandaleuse, haïssable du moment où elle n’est pas ce qu'on souhaiterait qu'elle fût.
Il faut en effet s'entendre sur la nature des symboles expressifs qui seuls peuvent, du dehors, apporter à l’homme la réponse positive qu'il réclame : ils ne sauraient être que des signes à double entente, justement parce que la souveraine originalité de la vie intérieure n’admet que ce qu’elle a digéré en quelque facon et vivifié. Ces signes, si éclatants qu’on les suppose, ne sauraient donc avoir une efficacité nécessitante; ils ne peuvent offrir l’infini que sous les traits du fini. Et c’est même là, pour les esprits déliés, un des plus difficiles obstacles à surmonter : car il semblerait presque naturel de trouver l’absolu dans la suppression du relatif, et la vie surnaturelle dans la mort sensible. Mais ressaisir l'être sous des espèces sensibles; admettre qu’un acte particulier, contingent et borné, puisse contenir l’universel et l'infini; prendre dans la série des ph{nomènes, un phénomène qui cesse tout entier d'y appartenir, voilà le prodige. Les grandeurs spirituelles n’ont rien de cet éclat qui force l’assentiment en s'imposant aux sens, rien de cette évidence qui violente l’entendement sans réserver l'entière liberté du cœur. Ce qui en est visible aux yeux, ce qui en est clair à la pensée, semble en contredire et en cacher l'invisible beauté. En sorte qu’il serait presque plus facile d'Y croire, sans ce qui est sensible et raisonnable en elles : épreuve singulière de l'esprit, que ce mélange de lumière et d'ombre où, à defaut de la pleine clarté, il semblerait que la pleine nuit fût seule possible !. Et pour--
1. Pascal à vivement senti ce combat nécessaire de la lumière el des ténèbres : « Je puis bien aimer l’obscurité totale: mais si Dieu m'engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplait; ct, parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité, il ne me plail pas. C’est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l'obscurité, séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre. » PENSÉES. éd. Havet, IL, p. 116.
tant n'est-ce point là le désir formel du cœur, n'est-ce pas l’invocation instante de la volonté? Que l’inaccessible se rende accessible, on le demande; et, si la merveille semble consommée, on refuse d'y croire comme à un scandale trop fort pour la raison.
Voilà pourquoi ce qui subjugue et illumine les uns est aussi ce qui endurcit et aveugle les autres. Signum contradictionis. Il s’y rencontre un tel mélange des contraires, que les malintentionnés y trouvent toujours de quoi s’aheurter, les fidèles, de quoi se conduire et s’éclairer. C’est ainsi parfois qu’un homme trop clairvovant pour le commun parait énigmatique; et il y a une apparente folie comme celle d'Hamlet, qui n’est que l’expression forte et crue, hors des conventions banales, de la pénétrante raison. Les signes donc, quoique nécessaires, ne sont jamais suffisants; c’est l'interprétation, c’est le besoin intérieur qui est tout, puisque de cette préparation dépend que la lumière soit aveuglante ou que les ténébres fassent ressortir plus vive la clarté. Car, à qui sait l’entendre, le mystère mème est une illumination nouvelle, parce qu'il propose comme obscur ce qu’on veut justement qui dépasse la force d’un regard borné.
Et les miraclés mêmes, dont aucune science ne peut dire qu'ils sont impossibles, la science ne se prononçant que sur le réel et non sur le possible, les miracles peuvent-ils être autre chose qu'un défi à la raison commune, toujours prête à se cantonner dans ses coutumes routinières? provocation qui, elle aussi, satisfait ou irrite les cœurs, selon qu'ils y sont disposés. Ces coups brusques n’agissent qu'autant qu’on en saisit, non pas le merveilleux sensible, qu'est-ce que cela, mais le sens symbolique. Et quel est ce sens? Nul fait, quelque étrange et déconcertant qu’il soit, n’est impossible; l’idée de lois fixes dans la nature n’est qu'une idole; chaque phénomène est un cas singulier et une solution unique. À aller au fond des choses, il n’y a rien de plus sans doute dans le miracle que dans le moindre des faits ordinaires; mais aussi il n’y à rien de moins dans le plus ordinaire des faits que dans le miracle : et voilà le sens de ces brusqueries exceptionnelles qui provoquent la réflexion à des conclusions plus générales. Ce qu’elles révèlent, c’est que le divin n’est pas seulement dans ce qui semble dépasser la puissance accoutumée de l’homme et de la nature, mais partout, là mème où nous estimons volontiers que l’homme et la nature se suffisent. Les miracles ne sont donc miraculeux qu'au regard de ceux qui sont déjà