LE DISCERNEMENT DE LA VÉRITÉ PROPOSÉE
Et ce que nous ne pouvonsconcevoir seuls, nous pouvons encore moins le consommer seuls; rien de ce que l’homme accomplit, rien dans l’ordre naturel de l’action n’aboutit à sa perfection et n’atteint Dieu; pour faire de Dieu, selon l'impérieux besoin de notre volonté, la fin de l’homme, pour devenir son coopérateur, pour rapporter toute vie à sa source et à sa destinée, il faut un aide, un intercesseur, un pontife qui soit comme l'acte de nos actes, la prière de notre prière, et l’offrande de nôtre don. C’est - par lui seul que notre volonté peut s’égaler à elle-même et tenir tout l’entre-deux, de son principe à son terme : seconde et plus essentielle exigence : via et veritas, — via d’abord,
Et ce n’est pas seulement pour croire et pour agir, pour connaitre et opérer la vérité, c’est pour remédier aux inévitables défaillances de l’action qu'un secours est essentiel à l'homme. Ce qu'il fait, même dans l'ordre proprement naturel, a un retentissement infini. Et, s'il a mal fait, sa faute enferme toujours quelque chose d’absolument irréparable. Pour anéantir le mai, il faut donc une puissance et une expiation dont nous ne trouvons jamais en nous la plus faible part. Détruire le passé à jamais fixé! rendre la vie à l’action morte et à la volonté pervertie! remédier à une atteinte qui est meurtrière pour l'homme et pour Dieu! La pensée demeure confondue devant l’énormité de cette tâche nécessaire. Pour donner, garder et restaurer la Vie, il faut un sauveur.
Suprèmes exigences auxquelles l'homme sé sent incapable de satisfaire, dont sa raison voit la nécessité plutôt qu’elle n’en comprend la possibilité, et qui, pour être simplement conçues, supposent déjà une inspiration qui ne vient pas de l’homme seul. Mais encore (et c’est [à une dernière requête de la conscience humaine), il faut que cette inspiration initiale soit donnée à tous, comme un minimum suffisant : la révélation, si elle est, doit, pour être authentique, s'adresser prophétiquement à ceux qui l'ont précédée, symboliquement et secrètement à ceux qui n'ont pu la connaitre; elle doit ètre indépendante des temps et des lieux; vraiment universelle et d’une permanente efficacité; se perpétuant non comme quelque chose de futur ou de passé, mais comme l'éternel présent; multiple et successive dans son application, sans cesser d’être une et fixe en son principe.
Et toutefois, la plus grande difficulté ne subsiste-t-elle pas encore? On a bien pu montrer comment, par une disposition toute subjective, nait la pensée d’une révélation possible et le besoin d'une révélation réelle. On a pu voir comment, du dehors, elle doit offrir des caractères appropriés aux exigences intimes.
Mais l'essentiel c’est de comprendre de quelle façon elle agit et se-
donne à elle-même les propres garanties de son crédit. Car, alors mème que théoriquement l’on verrait quelles sont ces dispositions subjectives et ces conditions objectives, alors qu’on discernerait où et comment la concordance s'établit entre elles, cette connaissance spéculative ne serait point encore celle qu’il est nécessaire d’avoir, parce que, pour être crue comme il faut qu’elle soit crue, la doctrine révélée doit fournir elle-même ses raisons de créance et apporter sa propre certitude, comme un don surnaturel. S'il faut qu’elle soit admise, elle ne saurait jamais l’ètre en tant qu’elle nous est claire et qu’elle vient de nous (jamais d’ailleurs cette clarté n’es, vraiment toute transparente); elle ne peut être acceptée comme 1l faut qu’autant qu’elle nous est communiquée et qu’elle demeure mystérieuse en son fond.
Or c’est là le grand et délicat problème : comment introduire et faire vivre en nous une autre pensée, une autre vie que la nôtre? et en quoi peut-il être utile d'affirmer ce qui reste impénétrable, qu'y a-t-il d'efficace et de salutaire à confesser l’incompréhensible révélé? Comment croire et que sert de croire à ce qu’on ne peut comprendre?
Cest ici, encore et surtout, que se manifeste la souveraine efficacité et la puissance médiatrice de l’action. Car, d’une part, c’est par le canal de l’action que la vérité révélée pénètre jusqu’à la pensée sans rien perdre de son intégrité surnaturelle; et, d'autre part, si la pensée croyante, tout obseure qu’elle demeure parmi les rayons que la foi répand de son inaccessible foyer, a un sens et une valeur, c'est parce qu’elle aboutit à l’action et trouve dans la pratique littérale son commentaire et sa vive réalité. Qu'on veuille considérer un instant cette capitale explication. Non qu'il faille, pour l'examen même, admettre la vérité formelle du dogme ; il va suflire, à la façon des géo mètres, d’étu-
dier les relations intrinsèques et les convenances certaines d’une hypothèse dont, au nom même du déterminisme de laction humaine, l’analyse découvre simplement la nécessité et la cohérence.
Voici donc l’état de la difficulté. Pour consommer la nature et clore l’aspiration de l’homme, l’homme et la nature ne suffisent pas : or il est impossible que le déploiement complet de l’action volontaire ne nous amène pas devant ce trou béant qui nous sépare de ce que nous voulons être; il est impossible que nous comblions l’abîime,; impossible que nous ne voulions pas qu'il soit comblé; impossible que nous ne concevions point la nécessité d’une divine assistance. Et pourtant il semble inconcevable que cette opération demeure surnaturelle en devenant nôtre, ou qu'elle soit nôtre sans cesser d’être surnaturelle. Elle devrait, ce semble, venir toute d’une source extérieure à nous; et elle devrait nous être tout entière immanente. Par où donc cette vie supérieure saurait-elle s’insinuer en notre vie, s’il est vrai qu’il faut que, dans son principe même, elle soit absolument indépendante de notre initiative? par où lui donner accès : par nos pensées? mais on ne peut croire sans agir; par nos actes? mais on ne peut agir sans croire; et, dans ce cercle parfaitement clos de la vie intérieure, il n’y à, semble-t-il, point de porte ménagée à l’intrusion d’une opération étrangère. Comment donc faire descendre, dans ce vide qui demeure tout grand ouvert au centre de notre vie, cet indispensable et inaccessible secours”?
Embarras qui n’a rien de fictif et qu’il n’est pas nécessaire de définir pour l’éprouver : même vaguement senti, il a troublé, jusqu’à l’angoisse, tant d'hommes prêts, disent-ils, s'ils eussent connu la route de Damas, à y courir. Mais ce chemin, ils le connaissent mieux qu'ils ne pensent. Car la suite réglée de la vie intérieure leur révèle, par une dialectique nécessaire, les conditions précises d’une complète sincérité. Sans savoir peut-être pourquoi, ils sentent qu’il faut agir encore; et s’ils ne veulent pas agir sans savoir pourquoi, il est possible, il est-nécessaire que la science de l’action leur manifeste la raison profonde de cette docilité pratique qui leur paraît imposée.
Même après qu’il a fait taire les dernières révoltes du sens propre et qu’il a confessé son incapacité et son besoin, l’homme n'a pas la vie en soi. Il peut être convaincu de l'excellence du dogme ; il peut même avouer la possibilité et la nécessité du sur-
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naturel, sans y être converti pour cela, et sans avoir la foi, ce qui se nomme la foi. Il ne l’aura pas, tant qu’il se fondera sur sa propre pensée el sa propre initiative, parce que se fonder sur soi ce serait encore se borner à ce dont il a reconnu l'insuffisance. Cest donc ici que, pour réintégrer dans son opération voulue tout ce qui se trouve au principe même de son aspiration volontaire, le généreux incroyant doit franchir le pas décisif de Faction. Pour-
quoi? parce qu’il a besoin d’un don : encore faut-il qu’il le reçoive;
et l’action est le seul réceptacle qui le puisse contenir. S'il doit y avoir, pour que la volonté trouve son équation, synthèse de l’homme et de Dieu, il ne faut pas oublier que l’acte commun qui consacre toute alliance, est, en un sens, tout entier l’œuvre de chaque coopérateur. Or il s’offre à l’homme des actes qui, par hypothèse, sont purement de foi; des actes qu'il n’a aucune raison naturelle de s’imposer et qui répugnent à son sens propre parce qu’ils réclament de lui une sorte de désappropriation; des actes que l’homme purement homme n’accomplirait jamais pour lui seul. Et c’est pour cela qu'il a une raison nouvelle d’agir : la nature et l’homme ne lui suffisent pas; il agira donc pour ce qui n’est rien de la nature ni de l’homme. Sans la foi, il est vrai, il ne saurait produire ces étranges actions que comme œuvres naturelles; mais, en fin de compte, n’a-t-il pas une raison naturelle pour en faire l’essai? Oui, s’il est conséquent, il faut qu’il essaye; et la raison de cette indispensable expérience, c’est d'apporter, dans le contrat souhaité, toute la part de l’homme, en agissant pour ce qui n’est rien de l’homme, afin de voir s’il s’y révèle tout de Dieu. On ne peut savoir ce qu’il en est que par une expérimentation effective. Là réside un suffisant motif d'action, un motif humain qui rend inexcusable toute abstention systématique. Y manquer, c’est se manquer à soi-même.
« Mais, encore, comment saurait-on agir avec confiance et sans hypocrisie ni servilité, en pratiquant ce qu’on ne croit pas? » — Qu'on se rassure et qu’on se détrompe. On n’a pas la foi : soit; ce n’est point par un effort de pensée qu’on l’aura jamais. Elle n’atteint pas directement l'esprit, et l’esprit l’atteint moins encore. Mais, si ce qui précède a un sens, cette vue humaine, ce désir humain de ce qui paraît juste et nécessaire suffit à autoriser l’acte même qu'il exige, un acte naturel en son intention; et, dans cette action, il se cache peut-être ce que la simple intention ne renfermait pas encore, la présence de la vie surnaturelle
qui, si elle est, se révélera à l’homme et qui ne peut se révéler qu’ainsi. S'il écarte les obstacles qu l’offusquaient, s’il va jusqu’au bout de sa sincérité, il rencontrera, dans l’opération volontaire, la certitude voulue. Quel scrupule l’arrêterait? — La crainte de profaner ce à quoi il ne croit pas? Mais, puisqu'il n’y croit pas avant d'agir, il ne saurait se reprocher un acte naturel du moment où il en avoue la convenance naturelle. — L’inquiétude de ne point être assez sincère avec lui-même? mais n’a-t-on pas rem2rqué, dans l’ordre humain, ce besoin d’agir pour confirmer et produire la volonté d’une volonté sérieuse? — L’effroi du mystère qu’il abordé et de la lumière qui va peut-être l’envahir et le subjuguer tout après l’action? mais, s’il est pleinement sincère, n'est-ce point ce qu’il doit souhaiter”? Et c’est pourquoi, tout justerrrent, l’acte est comme le péage et le passage de la foi : il suppose l’abdication totale du sens propre; il signifie l’humble attente d’une vérité qui ne vient pas de la pensée seule; il met en nous un autre esprit que le nôtre. Fac et videbis.
Ainsi (quelque étrange que paraisse cette règle de conduite), qui a compris la nécessité, qui a senti le besoin de la foi, doit, sans l’avoir, agir comme s’il l'avait déjà, pour qu’elle jaillisse en sa conscience des profondeurs de cette action héroïque qui sournet tout l’homme à la générosité de son élan. Car ce n’est point de la pensée qu’elle passe au cœur, c’est de la pratique qu’elle tire une lumière divine pour l'esprit. Dieu agit dans cette action; et c’est pour cela que la pensée qui succède à l’acte est plus riche d’un infini que celle qui le précède. Elle est entrée dans un monde nouveau où nulle spéculation philosophique ne peut la conduire ni la suivre.
Du moins, en réservant cette donnée surnaturelle dont l'homme ne dispose ni pour en faire la science, ni pour en user dans la pratique, il reste nécessaire de poser simplement ce don à titre d'hypothèse, afin d’en étudier non plus seulement la possibilité abstraite ou les conditions préalables, mais pour définir le concours naturel et les conséquences conditionnelles que requiert et qu’entraine l’action religieuse. Car (on ne peut trop y insister), à supposer que cette action théandrique soit toute fondée sur la volonté divine, la volonté humaine lui demeure coextensive. C’est un don, mais un don qu’on acquiert comme s’il était un gain *.
1. « Gratia liberum excitat arbitrium, cum seminat cogitatum; sanat, cum immutat affectum; roborat, ut perducat ad actum; servat, ne sentiat defectum.