CHAPITRE II
LA VALEUR DE LA PRATIQUE LITTÉRALE ET LES CONDITIONS DE L'ACTION RELIGIEUSE
Que par le développement complet de la volonté humaine et par une générosité entière dans l'action l’on ait abouti à l’aveu et à l’indigence sentie d’une vérité supérieure à la raison, c’est peut-être ce qu’on a réussi à comprendre et à admettre. Mais que cette foi puisse à son tour devenir le principe d’actes incarnés dans la nature sensible; que l’intervention divine descende dans le détail de la vie pratique par des signes matériels; que la vie surnaturelle ait une expression naturelle, c’est là sans doute ce qui paraît d’abord inacceptable et inintelligible. Chercher dans les actes humains autre chose qu'un symbole imparfait de l'acte pur de Dieu, et prétendre que le divin tient pour airsi dire tout entier dans l'humain sans le faire éclater; croire que, sous la détermination particulière des dogmes, des rites et des pratiques, le transcendant est immanent sans rien perdre de son infinitude, n'est-ce point là une forme, et la plus outrageante, de la superstition et de l'idolâtrie? — Non : la seule manière d’adorer en esprit et en vérité, c’est de s’élever à une fidélité littérale et à une soumission pratique. Si l’esprit réclame et suscite la lettre, la lettre véritable inspire et vivifie l'esprit.
Sans doute, il n’est légitime d’en parler ici qu’à titre d'hypothèse; mais il est nécessaire de le faire, s’il est vrai que ce don hypothétique doive être en même temps intégralement acquis et
naturalisé dans l’action humaine. Le même mouvement qui nous porte forcément à concevoir l’idée d’une action religieuse nous amène à déterminer, par la force d’une logique à laquelle on n'échappe pas, les exigences et comme les réquisits de cette inévitable conception. C’est donc là un nouvel anneau du déterminisme : il faut encore le saisir. Étant donné ce que nous savons de l’action volontaire, il reste, par voie de conséquence, à définir l'indispensable condition de son achèvement. Nul besoin de savoir si cette condition est réelle ou possible : du côté de l’homme, elle ne l’est pas. Il s’agit de montrer qu'elle est nécessaire. Ce n’est ni à une réalité, ni à une possibilité, c’est à une nécessité qu'aboutit l’étude complète du déterminisme de l’action. La science ne nous doit rien de plus et rien de moins que le nécessaire : elle n’a pas à dire si les conditions qu’elle requiert sont réellement posées; mais, étant donné qu’elles le soient, ses exigences deviennent absolues. À chacun de nous dès lors de tenir compte de cette nécessité, car cet inévitable contenu de l’action que détermine l’analyse scientifique, c’est là ce qui, devant la réflexion, se change en exigences morales et en obligations pratiques.
Sans faux respect comme sans témérité, il convient donc de conduire la philosophie jusqu'où elle peut aller, jusqu'où il faut qu’elle aille. Elle à trop souvent abandonné une part, la plus haute, de son domaine; il faut la lui restituer. Malgré les termes insolites et les questions délaissées qui vont lui être soumises, que personne ne se méprenne sur le dessein proprement philosophique qui inspire cette recherche; et c'est toujours cette.même pensée : « comment égaler le terme voulu au principe même de l’aspiration volontaire”? » car on ne peut amener les hommes à la soumission qu’en leur faisant comprendre que c’est le secret de leur véritable indépendance : il faut donc viser à la véritable indépendance, pour comprendre le secret de la soumission nécessaire. Aussi, alors même qu'il est question du surnaturel, est-ce encore une préoccupation foncièrement humaine et comme un cri de la nature qui se fait entendre. Il s’agit de voir comment cette notion du surnaturel est nécessairement engendrée, et comment le surnaturel semble nécessaire à la volonté humaine pour que l’action soit mise en équation dans la conscience. Il ne s’agit nullement de déterminer le contenu même de la Révélation divine. Dans son principe, en son objet et dans sa fin, la Révé-
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