‹ L'actionChapitre 220 sur 273 · LA FOI ET LES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LA FOI ET LES ŒUVRES

comme ailleurs, l’action n’est pas seulement une suite ou une condition de Fintention, mais elle y ajoute un surcroît essentiel ; elle contient ce qui est la raison d’être du sentiment ou le terme de la tendance. Croire qu’adorer en esprit et en vérité, c’est s'abstenir de toute pratique déterminée, là est l'erreur toute semblable à l'illusion où l’on tombe en imaginant que l’exécution réelle n’est qu’un appendice accessoire et presque une détérioration de la résolution idéale. Sans doute l’action parait restreindre la belle expansion de la vie intérieure et appauvrir la richesse du sentiment; mais ce n’est qu’une apparence. La nécessité d’une détermination pratique, loin de tarir la libéralité de l’effusion intime, en remplit la source. Comme le philosophe ou l'artiste que la servitude des signes et des formes empêche de se complaire en des intuitions confuses, l’âme religieuse trouve, dans la rigueur assujettissante de la lettre, un secours contre elle-même; sous cette contrainte, elle se renouvelle; et, loin de se perdre en une vague et flottante aspiration d’infini, elle approfondit et vivifie ces sentiments qu'elle craignait de profaner ou de tuer, en les jetant au dehors dans le corps d’un acte.

Aussi, dans la simplicité des pratiques les plus populaires, y a-t-il plus d’infini que dans les plus hautaines spéculations ou dans les sentiments les plus exquis. Et l’humble qui se conforme littéralement à des préceptes de dévouement qu'il juge tout clairs encore qu’il ne les comprenne pas,.a bien plus le sens de la vérité que tous les théosophes du monde. Dans la lettre, il a l'esprit sans y prétendre. Ils y prétendent sans la lettre et ne l’ont pas. Qui donc prouve sa fécondité spirituelle, ou celui qui a l’onction du discours, ou celui qui, même sèchement, sait faire ce qu'il ne saurait dire? Et pourtant c’est le dialecticien du sentiment intérieur qui se glorifie de l'abondance de sa piété; et c’est le fidèle de la lettre qui reçoit le reproche d’une dévotion toute en façade. Ce qui est extérieur encore, ce sont les sentiments, les pensées; ce qui est le plus intime, ce qui manifeste le mieux la vie et la transfigure, ce sont les œuvres. Qu’importent les fuyantes merveilles de la dialectique ou les ravissantes émotions de la conscience : il faut une conclusion, c’est l’action. /n aclu perfectio.

Ce qui est vrai de toute intention particulière, forcée qu’elle est de chercher dans l’opération qui la réalise son vivant commentaire, l’est donc davantage encore de l’aspiration religieuse. Où

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tend-elle, sinon à faire passer à l’acte l’homme entier, et à produire en lui la plénitude d’une vie nouvelle, comme si, pour être achevée, toute action devait être une communion? Or cette communion nécessairement convoitée ne peut s’opérer que par la pratique; car la pratique seule est capable de relier entre eux deux ordres qui semblaient incommunicables; et c’est dans les actes seulement que Dieu, apportant l’immensité de son don, peut prendre pied en nous. La pensée humaine, toujours courte par quelque endroit, n’a jamais, dès qu’elle se complaît en elle-mème, la largeur capable de contenir tout ce qu’elle conçoit et requiert. Mais ce qui, par l’étendue même de la vérité et par la variété de la vie, échappe à un regard borné demeure praticable : on ne peut comprendre d'emblée les multiples aspects de tout ce qui est à connaître ; on peut passer d'emblée à la pratique de tout ce qui est à faire. N’agir que dans les limites de la clarté présente, et se restreindre à la conception ou au sentiment du divin, tel qu'on l’éprouve, sans en chercher, dans la vie même, une immédiate application, c’est se diminuer. Par sa tyrannie, la pensée rétrécit l’action ; par sa soumission, l’action élargit la pensée.

Qu'on ne parle donc pas de la servitude du croyant et du pratiquant. La sujétion où il semble vivre n’est point une gêne pour sa liberté; c’est, pour lui, le moyen de réussir à vouloir tout ce qu’il veut vraiment. Ce qui est asservissant c’est de ne penser qu'à sa propre lumière et de n’agir qu’à son propre jugement. Tout homme qui ne sent plus le besoin de se renouveler et de se dépasser, n’a pas la vie; s'attacher aux formes étroites de sa pensée, c’est être déjà mort. Il faut demeurer prêt perpétuellement à détruire nos constructions chimériques ou ruineuses, afin d’être docile aux contradictions; sans liens de passion, d'intérêt ou d’habitude, c’est sans doute une souffrance de se rajeunir toujours en esprit dans la lettre, mais c’est l'unique moyen de garder toute la pudeur de la conscience et la sincérité totale. Ne se reposer ni sur le doute nisur la certitude ; ne s'attacher jamais à la vérité comme d’autres à leurs idoles ; même en promettant une invincible fidélité, demeurer en crainte et en liberté; toujours redouter de perdre et toujours attendre la lumière; porter en son cœur l’angoisse du chercheur avec la sérénité et la docilité crédule de l'enfant, c’est là sans doute la voie, non de l'esclavage, mais de l’'affranchissement. La plupart s'appliquent à voir combien ils ont raison ; il faut s’appliquer à voir en quoi l’on a tort. Que d'hommes

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