LA LETTRE VIVIFIANTE ET LIBÉRATRICE
s’estiment religieux ou parce qu’ils s’enracinent dans la conviction qu’ils ont purifié l'esprit de la lettre, ou parce qu’ils s’éprennent de quelques divines paroles dans le sens desquelles il leur est doux d’abonder ! On voudrait que tout fût clair à la pensée et qu'il y eût un centre unique de perspective; il n’y en a pas, ce centre est partout; mais ce qu’on ne peut voir clairement, on peut le faire pleinement : le vrai commentaire est la pratique. Aussi les hommes n’ont-ils pas de véritables disciples, parce qu'ils ne savent pas s’adresser aux profondeurs mystérieuses d’où, par l'opération multiple de la pratique soumise, jaillit l’unité des libres convictions. Ce qui est nécessaire, c’est donc d’être attentif à ce qui nous contredit, c’est d’aller au delà du point où nous aimerions à nous arrêter. Il y a, dans la foi et dans les préceptes, des affirmations qui semblent se heurter, des prescriptions qui semblent nous contrarier : c’est pour cela qu'il est nécessaire et salutaire de s’y conformer. Si la loi extérieure subsiste, c'est afin de nous avertir qu’aussi longtemps qu’elle nous paraît extérieure et qu’elle brise en nous quelques-unes des attaches de notre raison ou de notre cœur, nous ne sommes pas encore au centre de la vérité et de l’amour. Loin de nous resserrer, elle nous force à nous étendre, à voir en quoi notre pensée est courte et notre volonté défaillante, à admettre les aspects contraires d’une vérité plus large que notre connaissance, et à conférer mystérieusement à notre action toute la puissance de cette science parfaite. La lettre, incompréhensible et assujettissante, est le moyen de penser et d'agir divinement.
” Ainsi les exigences de l’action humaine et les conditions qu’elle requiert pour s'achever s’enchainent d’une façon continue. Par le mouvement profond de sa liberté, l’homme est amené à vouloir s’allier à Dieu et à ne former qu’une synthèse avec lui : tout acte tend à être une communion. Cette synthèse ne saurait se consominer que par l'action, seul réceptacle capable du don convoité. Et l'alliance non seulement ne peut se nouer, mais ne peut persister et s’affermir que par la pratique littérale. La foi n’est donc pas seulement un acte et l'effet d’un acte; par une nécessité naturelle, elle est, à son tour, un principe d'action. De même que, dans le dynamisme de la réflexion, la pensée qui est le fruit de l'expérience de la vie devient elle-même un motif et le point de départ d’une expérience ultérieure, de même la foi, qu’on pourrait nommer l'expérience divine en nous, est l’origine d’une activité qui intéresse l’homme entier et lui fait produire, par tous ses
CPE
membres, la croyance dont il vit. Car, si les idées sont des forces, c’est non seulement par ce qu’elles ont déjà de clair, mais surtout par ce qu’elles gardent d’obscur en elles; et c’est en pénétrant dans cette pénombre qu’elles obtiennent un surcroît de lumière : en jetant notre pensée dans les obscurités de la pratique, nous trouvons, dans la clarté de la pratique, à illuminer les obscurités de la pensée. La croyance n’est donc sincère et vive que si, en raison de ses ténèbres mêmes, elle tend, par l’action, à gagner les pensées et les énergies qui, en nous, lui sont étrangères et rebelles. C’est une totale assimilation qu’il faut obtenir, une assimilation de tout l’organisme à ce principe de vie supérieure.
Nous avons donc, dans notre petit monde, à coopérer à une sorte de création, en obtenant de toutes nos puissances qu’elles croient, jusqu'aux intimes profondeurs des organes. Comment en effet atteindre ces ténébreuses énergies, accomplir dans ce chaos l'œuvre de la raison et de la volonté, y produire l’homme et laisser Dieu s’y répandre, sinon par la pratique? La pratique littérale doit être comme un ferment qui, par un progrès imperceptible, soulève peu à peu toute la pesanteur des membres. Dès que nous entretenons en nous cette force vivifiante, il se produit en notre masse charnelle, en nos désirs et en nos appétits une lente œuvre
de transsubstantiation et de conversion. Chaque acte inspiré par
une pensée de foi commence l'enfantement d’un homme nouveau, parce qu’il engendre Dieu en l’homme. Aussi, comme le corps sans âme est mort, morte est la foi sans les œuvres. Et qu'est-ce en effet qui peut mourir dans la foi, sinon sa présence et son opération vivifiante dans les membres? Le membre ne vit que dans une étroite dépendance. Il ne peut s’élever à la dignité du chef : son rôle, c’est d'agir selon que le chef l’ordonne, parce que c’est sa manière de participer à la vie de l’esprit. Il ne pense pas, il agit; et agir lui communique l'essentiel de la pensée : c’est sa pensée et sa prière à lui.
Et ce n’est pas seulement pour concerter toute notre vie intérieure que la pratique littérale est nécessaire. Car notre action est grosse de la vie universelle; elle n’est pas une simple fonction de l'individu, elle est une fonction du grand corps social. Il faut donc, pour entretenir la circulation et l’unité dans la cité des âmes, pour rythmer la respiration de la vie universelle en nous, qu'il y ait coopération et édification. Édification, le beau mot : il ne suffit jamais d'agir pour soi, on ne le peut pas; il faut bâtir en