L'ASPECT OBJECTIF DES CONDITIONS DE L'ACTION
tique; elles semblent ne porter que sur les rapports internes qui rendent tous les phénomènes solidaires dans notre conscience ; mais, au terme, ce seront ces phénomènes mêmes qui se trouveront constituer l’être des choses. La nécessité pratique de poser le problème ontologique nous amène nécessairement à la solution ontologique du problème pratique.
Aussi ce qui jusqu'ici, dans une analyse régressive, était apparu comme une série de conditions nécessaires et de moyens successivement requis pour constituer peu à peu l'action, va désormais, par une vue synthétique, se révéler comme un système de vérités réelles et d'êtres simultanément ordonnés. On a considéré tout ce qui est indispensable pour consommer l’action, il faut considérer comment l’action consomme et constitue tout le reste. Ce qui exprimait simplement les besoins de notre volonté doit acquérir, devant l’entendement même, une vérité absolue. Ce qui n’était encore que nécessilé de fait sera fondé en raison. Ce qui n’avait été posé, en face de la pensée, que comme moyens immanents au vouloir va être posé, hors de la volonté, comme fins immanentes à la pensée. Et, tandis que l’action avait paru première, et l’être, dérivé, c’est la vérité, c’est l’être qui vont paraître premiers, mais sans que leur subsistance et leur nature même cessent d’être déterminées par l’action qui y trouve sa règle en même temps que sasanction.
Ce renouvellement nécessaire de perspective, en nous amenant à définir plus précisément la juste valeur de toutes les précédentes affirmations, n’en délimitera la portée que pour en mieux éclairer le caractère proprement scientifique. Non seulement l’on est d’ordinaire tenté de faire trop tôt le nœud avant d’avoir enveloppé tout le contenu de l’action, mais encore l’on est exposé à attribuer à chacune des constatations successives une signification déjà métaphysique qu’elles n’ont pas. Jusqu’ici en effet, quoi que des habitudes contraires d’esprit aient pu persuader au lecteur, il ne s’est agi que de moyens subordonnés à l’action, sans qu'il ait été quéstion d’ériger en vérités réelles ces conditions pratiques. — Même quand il a fallu parler de la Métaphysique, on n’a dû considérer en elle que l’élément commun à toute conception de la vie et des choses; et, faisant abstraction aussi bien de la variété que de la valeur des systèmes, on n’a vu que la nécessité, pour l’homme, de se former une idée de l’univers et de sa destinée, que la nécessité, pour l’action volontaire, de revêtir, sous l’empreinte de cette inévitable conception, un caractère nouveau, prin-
426 LA NÉCESSITÉ PRATIQUE DU PROBLÈME ONTOLOGIQUE. cipe d’un dynamisme original ; c’est pour cela qu’il a été traité de la Métaphysique à propos des formes étagées de la morale; elle n’est rentrée dans le rang que pour conférer à nos actes une valeur transcendante. — Même quand, à un point plus avancé du développement de l’action, il a fallu rencontrer l’idée de Dieu, on n’a dû la considérer que sous un aspect tout pratique : en montrant que cette conception, inévitablement engendrée dans la conscience, nous force à affirmer au moins implicitement la vivante réalité de cette infinie perfection, il ne s’est nullement agi d’en conclure l'être de Dieu ; il s’est agi de constater que cette idée nécessaire du Dieu réel nous mène à la suprême alternative d’où il dépendra que Dieu soit réellement ou ne soit pas pour nous : ce qui seul nous importe d’abord absolument. Établir l'efficacité du Dieu conçu comme réel et vivant, ce n’est point préjuger la vive réalité du Dieu conçu : sa vérité, là encore, est toute relative à l’action humaine comme un moyen pratique. Les preuves qu’on donne
. de son existence sont donc renouvelées, non point surtout par la forme de l’argumentation, mais par l'esprit qui les inspire et par la nature même de la conclusion. — Même encore lorsqu'il a failu parler de la nécessité d’un surnaturel, d’un dogme révélé et d’une pratique littérale, on n’a considéré qu’un besoin naturel de la volonté, sans songer à voir si cette suprême exigence est satisfaite. — Même enfin lorsqu'il va falloir déterminer l’idée nécessairement engendrée en nous d’une réalité subsistante, affirmer l’être des objets de la connaissance et définir la nature de cette existence objective, on ne devra considérer d’abord que la suite inévitable des relations intégrées dans la conscience : c’est la science des apparences solidaires qu’il s’agit de constituer dans son intégrité. Malgré l’apparente diversité des anneaux qui forment la chaine, tout y est continu, tout y est de même ordre; partout, mêmes relations scientifiques, fondées sur une même nécessité pratique.
Point de vue qui paraît déconcerter nos habitudes d'esprit, mais où il n’est malaisé de se placer que parce qu’il en faut revenir à la vue toute simple des faits enchainés, sans préjugés systématiques d'aucune sorte. Expliquer la génération nécessaire de la notion d'existence réelle; montrer que nous sommes forcément amenés à affirmer (quelle que soit d’ailleurs la valeur de cette assertion) la réalité des objets de la connaissance et des fins de l’action; faire voir comment, par la médiation de cette inévi-