LA CONNAISSANCE SE, SUBORDONNANT A L'ALTERNATIVE
L'idée nécessaire que nous avons de la réalité objective, quoique indépendante en nous de ce qui peut être voulu par nous, a pour effet nécessaire de subordonner la possession de cette réalité même à l’usage de-notre volonté. Ce qu’il y a d’inévitable dans la connaissance est impliqué dans toute démarche volontaire; voilà pourquoi il est inévitable que cette connaissance nécessaire, ne se tenant jamais au caractère encore purement subjectif dont elle est revêtue, nous mette en demeure d’agir et fasse dépendre sa portée objective de l’action voulue.
IIf. — De ce qui précède ressort une triple conséquence :
4° Chacun des objets successifs qui nous est apparu comme une synthèse irréductible à ses conditions élémentaires doit être considéré tel qu'il est, dans son originalité même, indépendamment des relations qu’il soutient avec tout le reste. Sa nature et sa vérité, c’est d’être ce qu’il a d’hétérogène et de propre : tel il est donné à l'intuition, tel il est; et ce qu’il y a d’antérieur ou d’ultérieur à découvrir en lui est le nouvel objet d’une investigation ultérieure ou antérieure qui révèlera la nature distincte d’autres synthèses également irréductibles. Chercher, par exemple, à se représenter sous les phénomènes sensibles d’autres phénomènes plus vrais qu'eux, c’est être dupe d’un mirage et courir après l’ombre, en négligeant de prendre la réalité donnée pour ce qu’elle est : ce qui est derrière la sensation n’est plus la sensation.
2° Mais, en même temps, chaque terme, sans cesser d’être hétérogène à l’égard de tous les autres, est lié à eux par une solidarité telle que l’on ne peut en connaître et en affirmer un sans les impliquer tous. Les objets qu’enchaîne ce déterminisme ne sont donc ni plus ni moins réels en un point de la série qu’en un point voisin : ni il ne faut chercher le secret de l’un dans l’autre, ni il ne faut croire que l’un puisse être adinis sans l’autre. Tous, également réels, sont également inconsistants et ambigus.
3 Il n’est donc aucun objet dont il soit possible de concevoir et d'affirmer la réalité sans avoir embrassé par un acte de pensée la série totale, sans se soumettre en fait aux exigences de l’alternative qu’elle nous impose, bref sans passer par le point où brille la vérité de l'Être qui illumine toute raison et en face de qui il faut que toute volonté se prononce. Nous avons l’idée d’une réalité objective, nous affirmons la réalité des objets; mais, pour le faire, il est nécessaire que nous posions implicitement le problème de notre destinée, et que nous subordonnions tout ce que nous sommes
et tout ce qui est pour nous à une option. Nous n’arrivons à l’être et aux êtres qu’en passant par cette alternative : selon la façon même dont on la tranche, il est inévitable que le sens de l’être soit changé. La connaissance de l'être implique la nécessité de l’op-tion; l'être dans la connaissance n’est pas avant, mais après Ia liberté du choix.
En pensant et en agissant nous posons tout spontanément devart nous un système de conditions et d’objets qui demeurent indépendants de notre intervention réfléchie et qui revêtent à nos yeux un caractère de réalité objective. Ce qui semble échapper ainsi à notre action, ce que nous ne pouvons nous dispenser de penser et d'affirmer, c’est là, en apparence, ce qu’il y a de plus réel et de plus assuré en dehors de nous. Qu’on se détrompe : l’idée d’existence objective et l’inévitable croyance aux objets de la représentation n’expriment encore qu’une nécessité interne. Et c’est dans ce qu’il est possible d’agréer ou de refuser, qu'il faut voir la véritable réalité des objets imposés à la connaissance. Non, encore une fois, qu’il faille attribuer à cette assertion une portée qu’elle n’a pas d’abord; en affirmant que la connaissance privative de l'être a une réalité positive, nous ne faisons toujours que dérouler les exigences de la pensée et de la pratique : c’est constituer, si l’on peut dire, le +à xpoc d6Euv universel.
Montrer comment tout ce que la vue de l’esprit offre d'objectif peut être exclu, non dans la mesure où c’est une vue subjective de l’objet réel, mais dans la mesure où c’est une vérité réelle
pour le sujet même; indiquer comment cette exclusion, loin de
laisser les choses en l’état, supprime la po-s2ssion, mais non le besoin et la connaissance de la réalité connue; expliquer enfin de quelle manière cette connaissance privative tire de l’être exclu la
sanction même de l’acte qui le repousse, tels sont donc les points
qu'il faut maintenant éclairer.
I. — La nature universelle des choses s’impose à la pensée . comme une série d'objets et comme un système de fins particulières. Cette nécessité intellectuelle ne fait qu’exprimer les conditions de notre vie intérieure. Elle nous met en demeure de déterminer notre attitude en face de ce qui est spontané et volontaire en nous sans y être encore voulu. La vérité réelle des objets, leur