LA PORTÉE OBJECTIVE DES NÉGATIONS SUBJECTIVES
être ne réside donc pas dans l’inévitable représentation que nous en avons, il consiste dans ce qu’il dépend de nous de vouloir ou de ne pas vouloir en eux. Pour être en nous, il faut que nous voulions qu’ils soient pour nous ce qu'ils sont en soi.
Or la raison d’être du déterminisme total, ç’a été, on l’a vu, de nous amener ou à ratifier les apparentes nécessités qui pèsent sur notre vie en les subordonnant comme notre volonté même à la volonté divine qui en est le principe commun, ou à repousser, non sans doute l’inévitable connaissance de ce déterminisme, mais les exigences pratiques qu’il nous propose : subir les nécessités intellectuelles, ce n’est pas encore sortir de soi ; agréer ou repousser les. exigences pratiques, c’est accueillir en soi ou éliminer de soi la réalité d’où dérivent ces nécessités mêmes. Or, pour lui donner accès, il faut la recevoir dans la mesure non où elle nous est subordonnée, mais où nous dépendons d'elle.
Et comme, malgré la multiplicité des objets, la chaine est unique, c’est du système entier qu’il s’agit, pour nous, d'inclure ou d’exclure la présence réelle. Tout dépend donc de l’attitude prise en face de l'unique nécessaire, puisque c’est le principe de la série entière, et puisque la suite du déterminisme total a pour effet de nous y ramener sûrement: Sans l'être, point d’autres êtres en nous; avec lui, tous seront présents.
Ainsi, en se fermant aux obligations qui sont apparues comme les conditions vivifiantes de l’action volontaire, l’on se ferme du même coup l'accès, l’on se prive de la possession de la réalité connue, mais sans supprimer pour cela la connaissance de la réalité; et c’est ce qu’il faut bien entendre.
IT. — T1 semble étrange que la connaissance de la réalité, quoique coextensive à la réalité qui doit être présente à la connaissance, puisse en être radicalement distincte, et qu’il naisse une différence proprement intellectuelle entre la connaissance nécessaire et la connaissance involontaire d’une vérité dont l’objet est identique. Point de distinction pourtant qui soit mieux fondée et plus considérable. j
Ce qui est nécessaire dans la notion que nous avons de la vérité objective a pour effet certain de nous proposer une alternative inévitable. Il est donc impossible que les choses demeurent en l’état. La connaissance qui, avant l’option, était simplement subjective et propulsive devient, après, privative et constitutive de l'être. Sans changer d’objet, elle change de nature. Elle garde
tout ce qui est nécessaire en elle; elle perd tout ce qui eût dû être volontaire. En se tenant à ce qu'elle était, elle pervertit le sens du dynamisme qui était en elle, qui était elle-même; mais elle n’en supprime pas les effets : il allait à l’être, pour emplir la connaissance de la réalité qu’elle présentait à une libre adhésion, il va encore à l’être, mais pour vider la connaissance de cette réalité qu’elle continue à requérir par une nécessaire exigence.
Et ce qui résulte de cette privation volontaire, c’est bien une différence intellectuelle entre ces deux connaissances, positive et négative, qu’un premier regard jugerait identiques parce que, au signe près, elles coïncident en tous les points et sont de même étendue. La première, en effet, celle qui pose nécessairement le problème et nous procure une vue intégrale, quoique souvent confuse ou réduite, de l’ordre universel, n’estencore qu’une représentation de l’objet dans le sujet; ou, pour mieux dire (afin de marquer. nettement l’origine de cette vérité subjective), ce n’est que la production par l’homme de l’idée que les objets de sa pensée et les conditions de son action sont forcément réelles. La seconde de ces connaissances, celle qui succède à la détermination librement prise en face de cette réalité nécessairement conçue, n’est plus seulement une disposition subjective; au lieu de poser le problème pratique, elle en traduit la solution dans notre pensée; au lieu de nous mettre en présence de ce quiest à faire, elle recueille, dans ce qui est fait, ce qui est. C’est donc vraiment une connaissance objective, même alors qu’elle est réduite à constater le déficit de l’action. Car ce qui, avant l'option consommée, n’est encore Fe vue de l’esprit, devient, après, conscience d’une lacune réelle
si l’on peut dire, d’une privation positive.
2 — ÂAinsi voit-on ce qui est inévitablement objectif dans notre connaissance. Mème lorsqu'on prétend s’en tenir à ce qui est nécessairement piésent à la pensée et purement subjectif encore, la vérité reniée et exclue est de l’être. Après qu’on en a retranché tout ce qui peut n’être pas voulu, il reste donc plus que ce qui, en elle, était simplement nécessaire. La vérité, pour qui la repousse et refuse d’en vivre, n’est pas sans doute comme pour qui s’en nourrit, mais elle est encore; quoique entièrement différente en l’un et en l’autre, son règne n’est pas plus atteint en l’un qu'en l’autre.
Par là même est maintenue l’entière distinction et l’entière solidarité de la connaissance et de l’être. — La distinction est. com-