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LA PRÉSENCE RÉELLE DE L'ÊTRE DANS LA PENSÉE

autres, comment est-ce le moyen de nous les donner et de nous donner nous-mêmes à nous-mêmes? D’où vient que, loin d’être une cause de confusion, l’universelle union apparaît comme la condition de la distinction réelle des êtres? Comment les apparences mêmes qui les distinguent doivent-elles et peuvent-elles être absolument fondées”? En quel sens le déterminisme des phénomènes est-il subsistant”? Comment tout enfin, même ce qui semble ne pouvoir être vu que du dehors, doit-il être réintégré dans l'être, et servir à constituer la véritable existence objective? C’est le sens de ces questions qu’il faut chercher à présent : les bien comprendre, ce sera les résoudre, parce que ce sera constater simplement la suite nécessaire des relations qui les font surgir l’une de l’autre, en les acheminant de progrès en progrès provisoires jusqu’à la solution définitive. Il s’agit en effet de voir comment tout ce déterminisme, spontanément produit et impliqué par toute opération volontaire, comment ce déterminisme qui doit être agréé et voulu par ce qu’il y a de plus intime en nous, trouve cependant entre ces deux termes subjectifs une consistance propre et une réalité vraiment objective, sans qu’elle cesse d'être nôtre : seul moyen de ménager ce que la connaissance doit puiser à la fois en elle et dans l’être, et de concilier la nécessaire originalité de la pensée avec la nécessaire autorité de la vérité.

I. — L'ordre universel n’est réel, en notre connaissance, que dans la mesure où nous agréons pleinement ce qu’il a de nécessaire. Or nous ne pouvons agréer toutes choses, nous ne pouvons nous agréer nous-mêmes sans passer par « l’unique nécessaire » où l'on a vu justement le principe du déterminisme total. Si notre volonté propre nous empêche de parvenir à notre volonté vraie, rien ne peut être réellement en nous, tant que nous n'avons pas résigné cette solitude de l’égoïsme par une substitution du vouloir divin à l’amour-propre qui perd tout en voulant gagner. Il faut donc comprendre cette double vérité : nous ne saurions arriver à Dieu, l’affirmer vraiment, faire comme s’il était et faire en réalité qu’il soit, l'avoir à nous qu’en étant à lui et qu’en lui sacrifiant tout le reste : tout le reste ne communique à nous que par ce médiateur, et la seule façon d’obtenir le tous à tous c’est de commencer par le seul à seul avec lui. Non, on ne saurait être à soi ni aux autres sans être à lui d’abord. Dimitle omnia et invenies omnia.

Connaître Dieu réellement, c’est donc porter en soi son esprit, sa volonté, son amour. Nequaquam plene cognoscitur nisi cum

perfecte diligitur. S'il s'offre à l’homme sous une forme d’anéantissement, l’homme ne peut s'offrir à lui qu’en s’anéantissant, soi aussi, pour lui restituer son privilège divin. Le sacrifice est la solution du problème métaphysique par la méthode expérimentale. Et si l’action, dans tout le cours de son développement, a semblé une source nouvelle de clarté, il faut aussi qu’au terme même la connaissance qui suit l’acte parfait d’abnégation contienne une révélation plus pleine de l’être. Elle ne le voit plus du dehors, elle l’a saisi, elle le possède, elle le trouve en elle : la véritable philosophie est la sainteté de la raison. La volonté nous aliène et nous assimile à sa fin, l’entendement nous assimile et nous acquiert son objet : voilà pourquoi, en nous donnant à Dieu par un dévouement total, nous pouvons le mieux pénétrer par le regard; la pureté du détachement intérieur est l’organe de la vision parfaite. On ne peut le voir sans l'avoir, l’avoir sans l’aimer, l’aimer sans lui apporter l’hommage de tout ce qu’il est, pour ne retrouver en tout que sa seule volonté et sa seule présence. Ce qu'il est, nous voulons qu'il le soit, quoi qu’il nous en coûte ;'et ainsi ce qu'il est en soi, il le devient en nous.

Aussi, à prétendre atteindre directement quoi que ce soit, fait-on fausse route. Impossible de toucher réellement un autre être, impossible de se toucher soi-même sans passer par cet unique nécessaire qui doit devenir notre unique volonté. Nous ne pouvons obtenir notre consistance intérieure qu’en ne point nous séparant de lui; pour être un, pour être, il ne faut pas que je reste seul. J'ai besoin de tous les autres; et cependant, dans l’entière rigueur des termes, il n’y a, au monde, pour traiter immédiatement ensemble que lui et moi. Seul avec lui seul; les autres n’y font rien : peu importe tout le déterminisme des conditions qui favorisent ou contrarient ma vie; ce qui importe, c’est d’en capter en moi la source et d’en porter, non plus la contrainte extérieure, mais la vérité et l’action intimes. Ce qui m'y plait, ce qui m'y déplait, tout doit donc être rapporté à la cause première de tout; et rien ne me frappe, ne me pénètre, ne me meut, que ce qui procède d’elle. Même ce qui, au dehors, peut être contraire au divin vouloir n’est en moi que permission et décision divine. Je ne communique qu’à Dieu. Et c’est pour cela que la parole de la séparation sensible qui commence à l’'embrassement des amis qui se quittent, embrassement toujours lointain même dans la plus étroite étreinte, c’est le mot d’adieu.

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