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LA PRÉSENCE RÉELLE DES ÊTRES DANS LA PENSÉE

Mais aussi c’est la parole de la véritable et seule union, de celle que l’absence même consacre, parce qu’elle révèle, par la suppression des attaches apparentes, la solidité du lien réel. Si l’on ne parvient à Dieu que par l’oblation de tout ce qui n’est pas lui, on retrouve en lui la réalité véritable de tout ce qui n’est pas Dieu. On ne se présente jamais seul en sa présence; parce que dans l’aveu qui le reconnait vraiment l’on enveloppe l’hommage et le don de l’univers entier; mais on ne le retrouve jamais seul, parce qu'après avoir sacrifié à l’Être tous les êtres qui ne seraient pas sans lui, on acquiert en lui tous les êtres qui sont par l’Être. L’illusion du détachement sans compensation procure la vérité et la joie de la possession sans exception. Il faut donc comprendre maintenant comment l'universelle union se consomme en nous, avant de voir comment nous devons à cette communion totale d’être nous-mêmes et de demeurer distincts dans l’incommunicable singularité de la personne humaine.

IT. — L'intelligence profonde des sentiments d'autrui a toujours pour cause ou pour effet un lien d’affection. Vérité d’expérience commune, mais qui touche au fond de notre nature. L’être est amour; l’on ne connaît donc rien si l’on n’aime. Et c’est pour cela que la charité est l’organe de la parfaite connaissance : ce qui est en autrui, elle le met en nous; et, retournant pour ainsi dire l'illusion de l’égoisme, elle nous initie au secret de tout égoïsme dressé contre nous. Dans la mesure où les choses sont, elles agissent, elles nous font pâtir : agréer cette passion, la recevoir activement, c’est être en nous ce qu'elles sont en elles; s’exclure de soi par l’abnégation, c’est donc engendrer la vie universelle en soi. Et il est aisé de l'expliquer : ce qui s'impose nécessairement à la connaissance, ce n’est encore que l’apparence; et chacun garde, en son fond, l’intime vérité de son être singulier. Il y a, en moi, quelque chose qui échappe aux autres et qui m’élève audessus de l’ordre entier des phénomènes; il y a, dans les autres, s’ils sont comme je suis, quelque chose qui m’échappe et qui n’est que s’il m'est inaccessible. Je ne suis pas pour eux comme je suis pour moi, ils ne sont pas pour moi comme ils sont pour eux. L’égoisme est déconcerté par la seule pensée de tant d’égoismes antagonistes; et, malgré toute la clarté de notre science, nous demeurons enveloppés de solitude et d’obscurité. Seule la charité, en se plaçant au cœur de tous, vit au-dessus des apparences, se communique jusqu’à l'intimité des substances et résout entie-

k4% LA CONNAISSANCE EN POSSESSION DE L’ÊTRE.

rement le problème de la connaissance et de l’être. Elle a ce merveilleux privilège que, sans dépouiller personne de ce qui lui appartient et simplement en participant d'intention au bien des autres, elle s’approprie tout ce qu'ils ont de vie et d’action.

Et comment pouvons-nous donner l'acte et l’être à d’autres nous-mêmes? comment « autrui et moi » deviennent-ils identiques dans l’absolu? comment les autres sont-ils en nous et pour nous ce qu’ils sont en eux et pour eux, sinon quand nous devenons pour nous-mêmes ce que nous sommes pour eux et quand ils deviennent pour nous ce qu’ils sont pour soi? Ce n’est donc pas assez d’une justice exacte qui considère uniquement dans la personne son caractère impersonnel et son abstraite dignité d'homme; il faut, nous faisant pour ainsi dire objet impersonnel et moyen dévoué au service d’autrui, aller jusqu’à cet amour qui s'attache aux particularités si souvent offensantes de l'individu. Chacun en tous excepté en soi, c’est-la devise de la charité, qui accorde aux autres ce qu'elle se refuse de tendresse indulgente, et qui, non contente d'être bonne pour eux, accepte également et leur ingratitude parce qu’elle triomphe en faisant du bien à qui n’est pas bon, et leur bonté parce qu'elle triomphe encore en devenant leur obligée et en pratiquant l’art de recevoir, plus difficile et meilleur peut-être que la science de donner. Car on ne reproche aux autres d’être égoïstes que si on l’est; et on ne souffre en eux que de ses propres misères ; il y a même un désir extrême de la perfection en autrui qui marque un manque de perfection en nous. Oubliant les autres pour soi et s’oubliant pour eux, il faut juger de soi comme d'un autre, juger des autres comme de soi : que de fois, pour les blâmer, nous les mettons à notre place sans nous mettre à la leur ! Être tout à tous, c’est s'être élargi au point de n’avoir plus ni particularités ni défauts. Aimér les hommes sans illusion, c’est tout leur donner, sans en rien demander, sans en rien attendre, sans en rien refuser de bon. La vie universelle n’est pas la somme abstraite des formes impersonnelles de la pensée ou de l'être; elle se compose de toute la variété des consciences et des sensibilités : la posséder en soi, c’est donc être égoiste en tous et convertir en félicité le martyre de la vie commune. Le bonheur rationnel est le bonheur des autres; et avoir sur eux une action bonne, c’est les faire bien agir.

Aussi la vérité de l'amour s’étend-elle jusqu’à la vie sensible, jusqu'aux corps souffrants, jusqu’au matériel brut. Ce n’est point

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