AIMER POUR CONNAITRE
aimer, ce n’est point connaître les hommes que de s’en tenir à une hautaine miséricorde qui, sous prétexte de les faire monter à elle, ne descend pas à eux. L'homme qu'il faut comprendre et aimer, c’est cette misère physique et c’est cette misère morale qui semblent n’en plus faire un homme. Et qu’on n’imagine point qu’il n’y ait en cela qu’une question de sentiment : on est toujours porté à l'oublier, il ne nous est pas loisible d’opérer, dans le déterminisme universel, une sorte de triage et d’en agréer une part pour en rejeter l’autre. Nous n’en pouvons rien comprendre en nous, si nous ne passons d’abord par toutes ses exigences. Pour aimer, pour connaître un homme, comme il est nécessaire de l’aimer, il faut les aimer tous d’intention, et, au besoin, de fait; les aimer tels qu’ils sont, sans attendre qu'ils soient tels qu'ils devraient être. Afin de leur donner l'être en nous, c’est une nécessité de nous rendre volontairement patients de leur action réelle. À cette action, tout concourt; en elle par conséquent rien ne sera réel ou tout le sera, même ce qu’elle à de plus individuel et de sensible. C’est ce sensible même, on l’a vu, qui est le lien universel de la solidarité. En sorte que l’amour le plus large est le plus précis; pour porter en son cœur l’humanité entière, il faut se dévouer très particulièrement et de tout près à quelque humble œuvre de miséricorde. La charité n’est vraie, et, si l’on ose dire,
elle n’est scientifique qu’à cette condition. Elle est universelle, et
elle s'attache toujou ”s à ce qui est unique.
Sinon de quel dioit et par quelle vertu sacrifier sa vie pour sauver une vie et perdre un homme pour conserver un homme? Dans la vie passagère qu’on garde en autrui en la perdant pour soi, on gagne en soi la vie qui ne passe pas : dans ce corps qu’on dérobe à la destruction, c’est un culte qu’on rend à l'indestructible charité qui fiance ensemble tous les membres. de l’hnumanité. A chaque forme d’homme qui passe, il faut sentir qu’on devrait être prêt à mourir pour le moindre des petits : la mort, c’est le triomphe de l’amour et l'accès à la vie; elle devient comme un devoir; et le devoir, ce n’est qu’elle. Passion plus active et plus généreuse encore lorsqu'elle est causée par les misères morales : et comment prétendre que l’amour est intéressé et mercenaire quand il presse le miséricordieux d'aimer si douloureusement ceux qui se pervertissent, quand il le porte, s’il le faut, à mourir pour l’égaré? comme si cette mort volontaire était la seule façon de connaître ceux qui se séparent de la vie, d’adhérer encore à
ceux qui se retranchent eux-mêmes de la communion humaine. Les hommes ne vont qu’à ceux qui souffrent de leurs maux, parce que c’est de ceux-là seulement qu'ils sont connus. L'amour et la science des hommes c’est tout un.
Ainsi, selon une belle parole de Leibniz, « aimer tous les hommes, aimer Dieu, c’est même chose », parce qu'il n‘y a que lui d’'aimable en tout et partout, et parce qu’on ne peut connaître aucun homme sans les embrasser tous d’une même charité. Ils ne s'unissent réellement entre eux qu’à l’ardeur d’un feu que le monde entier ne saurait attiser. Ce cercle est donc justifié : sans cet amour agissant des membres de l’humanité les uns pour les autres, il n’y a point de Dieu pour l’homme; qui n’aime pas son frère n’a pas la vie en soi : mais aussi c’est en vain qu’on tenterait de grouper les esprits comme une famille en repoussant le Père des esprits, dé tromper les exigences de la raison, de dissimuler par l’exaltation d'autres sentiments ce grand vide; dans le fond des choses, dans la pratique commune de la vie, dans la logique secrète des consciences, sans Dieu il n’y a point d'homme pour l’homme. Il y a donc intime solidarité entre ces sentiments, entre ces actes si différents : adorer en esprit eten vérité dans le seul à seul avec Dieu; rendre un culte au corps de l’humanité dans chacun de ses membres comme s’il était le corps de Dieu vivant en chaque point de l’organisme universel. Et qu'est-ce en effet qu’un organisme, sinon la distinction en même temps que l’union des parties animées d’une même vie, au point que chaque cellule a l'honneur de toutes Les fonctions, puisque seules les plus humbles rendent possibles les plus nobles? Ainsi, dans une société qui n’a pour ainsi dire qu’une même conscience, chacun est en tous par la charité, tous sont en chacun par la connaissance et l’action. Et tandis que, dans l’ordre des apparences, les foyers de lumière vont se dispersant et perdent éclat et chaleur, ici les rayons se concentrent en de nouveaux foyers. Plus on donne, plus on a : quelle production sans bornes d’être et de bonté, là où la source est infinie et où ses épanchements, en rayonnant, s’accumulent! chacun pour soi, chacun pour un autre, chacun pour tous, chacun pour chacun, tous pour tous, tous pour chacun, tous ces amours se joignent et se renforcent quand Dieu est en tous. Et la connaissance qu’on en à est pleinte de la réalité qu’elle exprime.
Mais, en fondant ainsi les vies les plus séparées, n'expose-t-on pas la conscience personnelle à éclater et à sé perdre dans cette
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