LA RÉALITÉ NÉCESSAIRE DES APPARENCES OBJECTIVES
si, au cœur de l’infini même, il doit demeurer personne distincte, ce n’est pas en cessant d’être un individu, c’est à la condition de demeurer tel. Omne individuum ineffabile. Le véritable infini n’est pas dans FPuniversel abstrait, il est dans le singulier concret. Par là même se manifeste, dans toute sa grandeur, le rôle de ce qu’on a nommé la lettre et la matière, de tout ce qui constitue l’opération sensible, de ce qui compose, à proprement parler, l’action, le corps de l’action. Car c’est par cette matière que se communique intimement à chaque individu la vérité de l’accablant infini; et c’est par elle que chacun est protégé contre l’accablement de l’infinie vérité. Pour atteindre l’homme, il faut que Dieu traverse toute la nature et s'offre à lui sous l'espèce matérielle la plus brute; pour atteindre Dieu, il faut que l’homme traverse toute la nature et le retrouve sous le voile où il ne se cache que pour être accessible : ainsi l’ordre naturel entier est entre Dieu et l’homme comme un lien et comme un obstacle, comme un moyen nécessaire d’union et comme un moyen nécessaire de distinction. Et quand, par une double convergence, chacun ayant fait toute la route au-devant de l’autre, Dieu et l’homme se sont rencontrés, cet ordre naturel reste embrassé dans leur mutuelle étreinte, devenant ainsi pour l’homme le sceau de son intime adhérence à son auteur et le sceau de son inaliénable personnalité. Comment donc cette relation médiatrice peut-elle être réalisée elle aussi?
Maintenant donc que l’importance du problème est manifeste, on ne peut manquer d’en remarquer toute la difficulté et même l’étrangeté. Dès la première intuition, c'était, semble-t-il, une insoluble question que celle de la vérité réelle du phénomène sensible. Aussitôt qu’on presse la perception immédiate, il en sort autre chose qu’elle : ce que la science en extrait n’est plus, jamais plus, ce que le sens en perçoit. Que l’analyse ne tente point de sonder cet abime qui sépare la qualité donnée de la propriété supposée; elle s’y perd : en s’attachant à la donnée intuitive, elle reste prisonnière du phénomène subjectif; en poursuivant l’élément rationnel qu'elle y croit saisir, jamais elle ne réussit plus à revenir à la donnée concrète; il lui faut envoyer promener les apparences, yxçoetv éäv, et le sensible n’existe plus comme sensible; il semble même inconcevable qu’il soit; ce que sérait d’être pour lui, on ne peut le comprendre d’abord. Et ce qu’on vient de dire du fait sensible, il faut le répéter de tout autre objet de connaissance pour chaque terme de la série totale des choses. Pas
plus que les intuitions sensibles, les conceptions de l’entendement ne supportent d’être érigées en réalités par l’entendement même. Chaque ordre de phénomènes appelle une critique qui recule le centre de perspective. Et pourtant, s’il y manque une seule pierre, l'édifice entier est ruineux; c’est donc ce relatif, cet apparent du phénomène même que, pour achever la totale restitution du déterminisme de l’action, il est nécessaire d'élever à ce qu’il comporte d’être et d’absolu.
Simplement en déterminant la suite des relations enchaînées dans la conscience sous la contrainte des nécessités pratiques, voici que nous rencontrons, où l’on n’a guère songé à la voir, la définition de la réalité objective. Au lieu de prétendre appliquer à un terme toujours fuyant une notion arbitraire et indéterminée d'existence réelle, il faut voir à quel point précis et en quel sens défini cette notion trouve son application nécessaire. Au lieu de placer la réalité dans des objets toujours incapables de la contenir, il faut les placer en elle. Au lieu de chercher ce qui est hors de ce qui paraît, il faut faire de ce qui parait ce qui est. Le premier pas à franchir, c’est donc de comprendre ce que c’est qu'être, dès qu’on parle d’existencg objective. Il restera à voir comment il est possible de concevoir que cet être soit, et quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes d’une solution capable de satisfaire à toutes les exigences du problème.
I. — D'une part, l’ordre entier des phénomènes, dans la mesure où nous en avons une connaissance nécessaire, est impliqué dans toute action humaine; et l’idée même que nous avons de son existence objective est engendrée en nous. Par là, cette connaissance nécessaire est subjective. — D'autre part, ce déterminisme total de la pensée et de la nature, dans la mesure où l’action y cherche ses aliments et ses fins, est réintégré dans la volonté dont il avait paru être une production spontanée. Par là même, cette connaissance et cette possession volontaire de l’objet est subjectiveencore. Or c’est entre ces éléments subjectifs que se place ce qui est proprement et réellement objectif. Comment cela ?
Ce qui est subjectif, dans la première production de la connaissance, n’est pas identique à ce qui est subjectif dans la possession