LES CONDITIONS NÉCESSAIRES DE LA RÉALITÉ OBJECTIVE
bon, avant de chercher, de savoir ce qu’on cherche vraiment, sans prétendre trouver la réalité hors du réel. Loin donc de s’ingénier vainement à voir comment ce qui est peut être donné, il faut montrer comment ce qui est donné est. En prétendant faire graviter les objets autour de la pensée, le Criticisme s'était mis hors du centre comme pour considérer ce spectacle du dehors; et, s’il a été surtout attentif au mouvement centripète qui ramène toutes choses au sujet, c’est qu’il est resté encore placé à l'extérieur comme pour justifier l'utilité de son effort et la nouveauté de sa perspective : toute doctrine subjectiviste part d’un préjugé réaliste, les contraires n'étant jamais que les extrémités d’un même genre. Un idéalisme pleinement conséquent fait évanouir toutes les distinctions qui le séparent du réalisme et supprime ce qu’il y a d’artificiel dans la question mal posée qu'il prétendait résoudre.
La véritable difficulté, c’est donc de comprendre comment ce que nous connaissons est réel tel que nous le connaissons, sans que notre connaissance particulière soit absolument essentielle aux relations qui paraissent cependant n’exister qu'en fonction d'elle. S'il est nécessaire, pour nous, de concevoir et d'affirmer l'existence objective, ce besoin suscite inévitablement son expression; aussi faut-il voir ce qui est nécessaire pour que, selon les exigences mêmes de notre pensée, cette existence soit nécessairement réalisée, même sans notre pensée; car cette pensée, pour être vraiment, a besoin que ces conditions dont elle est solidaire soient subsistantes elles aussi. Il ne s’agit donc plus simplement du phénomène sensible, mais de tous, mais des vérités positives ou métaphysiques ou morales ou religieuses, mais de toute forme de la réalité conçue dans l’unité multiple d’un même déterminisme.
Déjà, sans doute, l’on a commencé à comprendre comment il est possible qu’un objet soit un objet : être, et être en soi, par autrui, c’est bien là que réside le mystère de l’existence objective, le mystère de toute existence empruntée qui n’a pas sa source en elle et qui pourtant ne laisse pas de subsister. Mais ce n’est plus assez de concevoir la possibilité de cette existence, il faut voir comment elle est réelle et nécessairement réelle : à quelles conditions la connaissance et la volonté peuvent-elles être créatrices de leur objet? d’où vient qu'il faut renverser les termes du rapport, et dire que les choses qui sont telles qu’on les connaït.sont connues telles qu’elles sont? comment ce qui est apparence en nous
est-il réalité en elles ; de telle sorte que la vérité objective doive, … sans qu’on puisse jamais l’accuser de nous être imposée du dehors, exercer sur nous son empire et régner extérieurement? C'est une nécessité d’abord que l’ordre entier des choses, tel que la science de l’action l’a peu à peu déployé devant la connaissance réfléchie, ait, dans sa totalité, la même valeur objective : un anneau ne saurait y être moins solide, moins nécessaire, moins réel qu’un autre. Et, malgré l’extrême diversité des éléments qui composent la série, tous, aussi bien l'intuition sensible ou les vérités positives que les conditions dela vie individuelle, sociale ou religieuse participent à une seule et même nécessité hypothétique ; tous, aussi bien l'affirmation du Dieu vivant que le phénomène physique le plus brut, ne sont encore que des formes d’un même besoin intérieur; tous par conséquent ont également besoin d’être fondés absolument en droit; et aucun ne peut l’être sans l’autre. La connaissance même qui parait les contenir et les produire tous en nous, n'est, elle aussi, qu’un terme subordonné et nécessaire aux autres : voilà pourquoi en feignant la suppression de notre conscience individuelle, nous ne supprimons pas l’idée de la conscience, parce que, tout en paraissant soutenir le reste, elle est soutenue par tout le reste. Par ma pensée, je ne réussis pas à abolir la pensée, ni même à concevoir qu’elle soit abolie; j'ai beau supposer l'absence de ma personne, je laisse invinciblement subsister en moi l’impersonnel, c’est-à-dire la nécessité au moins d’une personne hors de moi, pour soutenir tout ce qui est, ou tout ce qui peut être, de sa pensée et de sa volonté : ainsi subsiste-t-il en nous une vérité nécessaire et impersonnelle qui est nôtre, au moment où nous la jugeons indépendante de nous, -et qui est indépendante de nous, au moment où nous reconnaissons que nous n’avons de pensée propre que par sa présence en nous. Conférer au déterminisme des objets qui n’avaient encore d'existence que dans la mesure où ils sont requis par l’action une valeur objective, c’est attribuer à chacune des synthèses qui le composent une réalité propre; or il n’est possible de le faire qu’en n’exceptant aucune des parties solidaires de l’ensemble, et qu’en faisant rentrer ma pensée même dans la série au même titre que tout autre phénomène contingent. Les choses sont sans moi, comme elles sont par moi et comme je suis par elles. Aussi, dès l'instant où la série totale a revêtu ce caractère d’objectivité, la nécessité de ce détérminisme extérieur cesse-t-elle d’être con-